I. L’étendue de la question

Dans l’obscurité la plus totale au départ. On apercevra au fur et à mesure trois silhouettes.
– Tu es là ?
– Là. Tu es là ?
– Là.
– OK.
– Premier chant. L’étendue de la question.
– Dans le fouillis des villes. Lignes bataillant vers le ciel. Lancées verticales des immeubles – barres – des tours. Dans le fouillis des villes. Enchevêtrement confus. Impasses nauséeuses encombrées de déchets. Dans le fouillis des villes. Abrité par le halo fragile d’un lampadaire / au contraire exposé à l’obscurité la plus totale. Dans le fouillis des villes, l’homme isolé se demande. Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– À l’autre bout du monde, un paysan desséché contemple les yeux vides sa terre craquelée marquant une année de disette. Derrière lui, accroupie, sa fille chante et son chant enfle et emplirait d’espoir les ventres creux. Pris entre les deux chant/amps, l’homme traversé se demande.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– Un gamin franchit clandestin la frontière des nantis. Il sera expulsé. Très bientôt. Il le sait. Mais l’argent que les riches lui fourreront dans la bouche pour qu’il se taise et joue si bien son rôle remplacera à lui seul plusieurs mois de travail. Là-bas. Où il n’y a rien. Et cette pensée le malmène quand il marche en baskets dans une neige lourde.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– À l’autre bout du monde, une marée populaire consacre un indigène alors que depuis l’aube les blancs tenaient la bride. Et dans la foule en liesse envahissant les rues, au milieu des fanfares, entre deux libertad, dans l’espace de la danse, grossit de bouche en bouche cette question inquiète. Puisque cette fois-ci nous avons le pouvoir, pouvons enfin agir.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– Sur les lèvres de celui qui subit impuissant son sixième contrôle de police de la journée.
– Sur celles de la jeune fille embrassant malgré tout celui qu’elle désire.
– Dans les yeux de celui qui contre toute attente appose sa signature au bas d’un traité de paix.
– Dans ceux de la gamine encore écarquillés par le souffle puissant d’une bombe artisanale déposée dans sa rue.
– Sur les lèvres suspendues tout à coup par la beauté d’un jour.
– Comme sur celles incrédules – à jamais inconsolables de la mère.
– De toutes parts.
– D’ailleurs.
– De toutes parts.
– D’ici.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– Refrain.
– S’agitent et babillent les puissants.
S’agitent et babillent.
Enfument. Esbroufe.
Sur le plateau du monde
Ne vous inquiétez pas
Ils finiront par s’occuper de vous
Plutôt
Inquiétez-vous, si !
Lorsque leurs regards se tourneront vers vous
Enfument et esbroufe
S’agitent et babillent
Quand ils te verront le désert
Sonnera à ta porte.
De toi. Ne restera rien.
Qu’un souffle.
Et cette question.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?