Premier chant
Murs

En 1989,
j’ai onze ans.
En octobre 1989,
j’ai onze ans, et je me souviens.
Des scènes de liesse.
De victoires.
La foule innombrable,
fraternelle,
exubérante,
la foule, en flot compact,
joyeux, sous la lumière des
lampadaires et des puissantes lampes de chantier,
dans la nuit de Berlin.
Haleines en buée, bonnets de laine
et manteaux épais aux couleurs criardes.
J’ai onze ans, et je me souviens
de ces petites victoires, pierres arrachées une à une,
coups de masse donnés sur le rempart,
lui, debout, fier, dressé droit sur le mur, poing levé,
et les orchestres, et les danses, et le
flot continu franchissant la frontière.
Les embrassades.
En 1989, j’ai onze ans, et je me souviens.
On a dit une victoire.
On a dit la fin de la honte.
On a dit le monde libre.
Et les rages joyeuses ont mis à terre le mur.
On a dit un symbole.

Grillages.
Barbelés.
Rangées multiples de barbelés.
Champs de mines.
Barrières électrifiées.
Barrières Texas.
Fossés.
Murs de béton.
Murs d’acier.
Doubles murs d’acier.
Triples murs d’acier.
Barrières flottantes.
Hauteur trois mètres.
Hauteur six mètres.
Hauteur dix-huit mètres.
Checkpoints.
Miradors.
Tourelles.
Clôtures virtuelles.
Senseurs.
Radars automatiques.
Caméra infra-rouges.
Reconnaissance automatique des visages.
Patrouilles de surveillance.
Hélicoptères.
Navettes rapides.
Jeeps.
Contrôler.
Endiguer le flux.
Maîtriser le flux.
Défendre la forteresse assiégée.
Nous sommes au vingt-et-unième siècle.

Aucunes armées se faisant face.
Pas d’assaut en vue.
Pas de charge.

La forteresse assaillie
déploie ses militaires et
ses défenses contre
de petits groupes d’individus.
Clandestins.
Illégaux.
Traquant l’invisibilité.
Guettant la faille
plutôt que l’affrontement.

Il faut passer
inaperçus
passer.

Il faut guetter.
Dans l’immensité des paysages.
Guetter les minuscules
déplacements
clandestins.

Il y a les contrebandiers.
Marchands d’armes.
Trafiquants de drogues.
Passeurs de femmes.
D’enfants.
Toute marchandise négociable de l’autre côté de la frontière.
À bon prix.

Il y a les terroristes.
Islamistes.
Maoïstes.
Indépendantistes.
Rebelles en tout genre.

Il y a les luttes territoriales.
Ce caillou à moi.
Cette dune à toi.
Cette source à.
Ce verger.
Ce puits de pétrole.

Il y a les migrants candidats à la clandestinité.
Affamés chez eux.
Lassés de la corruption.
Engagés menacés.
Traqués par le pouvoir.
Victimes civiles de conflits locaux.
Désespérés de tout avenir.
Et ceux aussi, plus simplement,
qui voudraient voir le monde.
Tenter l’aventure.
Le rêve.

Il y a la frontière à protéger.
La sécurité à assurer.
Notre sécurité.
Il y a la souveraineté nationale à défendre.
Le territoire.
Le moi.
Là.
Moi,
ici.

Il y a le mur.