Lire le début de la pièce

​Un

– Imaginez : un gamin qui marche seul sur le trottoir de sa ville.
– Un gamin ?– C’était il y a longtemps alors je dis un gamin, oui.
– Soleil de plomb.
– Ombres courtes.
– Et lui qui marche en bordure de trottoir.
– Un pied devant l’autre…
– Il danse, presque !
– C’est Mohamed ?
– Évidemment, c’est Mohamed.
– Je vous présente Mohamed : marcheur en équilibre sur le trottoir empoussiéré de sa ville.
– Regardez : il porte déjà son T-shirt VICTORY – deux doigts levés sur un soleil levant.
Mohamed. – La Victoire.
– C’est comme ça qu’on l’appelle dans les cours de son quartier.
Mohamed. – Mohamed Victory.
– Dans les ruelles du port.
– Salut à toi, Mohamed La Victoire !
– C’était il y a longtemps.
– Son T-shirt est encore presque neuf.
Mohamed. – J’ai quinze ans.
– Un gamin !
– C’était il y a longtemps !
Mohamed. – Je termine le collège. Aujourd’hui, je termine le collège !
– Et maintenant, tu cours presque sur le trottoir de ta ville.
Mohamed. – Je ne veux pas courir !
– Il presse le pas, joyeux, mais il ne veux pas courir, non.
Mohamed. – C’est quand même mieux de pas transpirer quand tu annonces une bonne nouvelle !
– Il s’imagine déjà annonçant sa nouvelle.
– Il s’imagine le visage de son père.
Mohamed. – Celui de ma mère, surtout !
– Ça n’arrive pas tous les jours dans la maison, une bonne nouvelle.
Mohamed. – Je suis heureux !
– Les temps sont difficiles.
– Tu es fier, aussi.
– Il faut se serrer la ceinture.
– Mohamed presse son pas.
Mohamed. – Mais je ne cours pas !
– Juste ce qu’il faut pour arriver chez lui avant que son père ne reparte au travail.
Mohamed. – Je ne cours pas !
– Il ne veut pas courir, non.
Mohamed. – Mon cœur, mon cœur
Demain pour toi
Ma vie bonheur
Je serai roi
– Et voilà son père !
– Amadou.
– Regarde.
– Fin prêt pour commencer sa seconde journée de travail.
– Amadou.
– Corps sec.
– Regard vert.
– Amadou décharge des camions toute la journée au marché gare d’Abidjan et, la nuit, il décharge des bateaux sur le port.
Amadou. – Les temps sont difficiles.
– Une vie entière à remplir un pays pour finir par n’avoir presque rien pour soi !
Amadou. – Il faut se serrer la ceinture.
– Un pays qui n’est même pas le tien…
Mohamed. – Papa !
Amadou. – Je suis pressé. Je dois partir.
Mohamed. – Papa, j’ai réussi mon examen !
Amadou. – C’est bien !
Mohamed. – J’ai eu les félicitations de mon collège ! Je suis le premier de toute la classe – on est plus de cent, tu te rends compte ?! Plus de cent !
Amadou. – Tu peux être fier de toi.
Mohamed. – Ils me réservent une place pour l’année prochaine !
Amadou. – L’année prochaine, c’est ton frère qui va à l’école.
Mohamed. – Papa, j’ai réussi mon examen !
Amadou. – Maintenant, je dois aller au travail. Va voir ta mère, elle est dans la cour.
Mohamed. – Je veux pas arrêter l’école. Je veux continuer mes études, papa !
– Tu entends ce crachotement dans la rue ? C’est Amadou qui est monté sur sa Peugeot.
– Une vieille 102 bleue…
Mohamed. – Je veux pas travailler tout de suite, papa. Je veux pas !

​Deux

Inaya. – Papa…
– Vous entendez ?
Inaya. – Tu peux pas.
– Ici aussi ?!
Inaya. – Papa !
– À peine un souffle du bout des lèvres.
Inaya. – Tu peux pas me faire ça. T’as pas le droit, papa. Tu peux pas !
– Tu entends ?
Inaya. – T’as pas le droit de m’abandonner, papa ! Tu peux pas me laisser là ! Me laisser comme ça, toute seule !
– « Me laisser toute seule » ?
– Qui parle ?
Inaya. – Tu peux pas me laisser toute seule !
– Regarde !
– C’est sombre !
– La pièce est petite, oui.
– Un mur ocre… Sur le sol de terre, un lit de bois…
– Il n’y a rien !
– Pas grand-chose, c’est vrai.
– Un lit de bois. Un sac de toile.
– C’est tout ?
– Presque !
– Regarde mieux !
– Contre le mur.
– Il y a une jeune fille.
– Inaya ?!
– Je vous présente Inaya !
Inaya. – Papa !
– C’est Inaya !
– Regarde : elle est penchée juste au dessus du lit.
– Et sur le lit…
– Il y a quelqu’un !
– Inaya pose ses mains sur un visage.
– C’est son père !
– Le corps de son père, oui.
Inaya. – Alors tu me laisses toute seule toi aussi, maintenant ?


Se procurer le texte intégral