Prologue

1.
– C’est la nuit.
L’odeur de terre humide remonte
jusqu’à ta chambre.
– Tu te dis que c’est la nuit.
– La pluie vient juste de cesser.
– En vérité, tu es surexcitée.
Tu frissonnes.
Lucia Serfer – Je connais cette odeur.
– Tu relèves la maigre couverture
sur tes épaules.
Lucia Serfer – Je dois dormir.
– Évidemment que c’est la nuit puisque tes volets sont fermés.
Lucia Serfer – Il faut que je dorme.
– Il ne faut pas que tu prennes froid, surtout.
– À chaque fois que le vent
s’engouffre entre les planches
disjointes des persiennes,
l’odeur de terre humide remonte
à tes narines.
Clac.
Lucia Serfer – Demain…
– Tu frissonnes.
Lucia Serfer – Enfin.
– Tu ne t’attendais pas à la retrouver
ici,
cette odeur.
– Souvenirs en rafale.
– Dix mille kilomètres entre ton lit et toi.
Lucia Serfer – Il faut que je dorme.
Sonnerie.
– Tu y es.
Lucia Serfer – Ce n’est pas mon lit.
– Tu n’es pas dans ta chambre, non.
Sonnerie.
– Tu es arrivée.
Lucia Serfer – Tout est si vivant ici.
Sonnerie.
– Ton téléphone.
Lucia Serfer – Rêche.
– Décroche.

2.
Lucia Serfer – Alô ?
L’officier de gendarmerie – Je ne vous réveille pas ?
Lucia Serfer – Claro que sim.
L’officier de gendarmerie – Excusez-moi.
Lucia Serfer – Vous parlez français ?
L’officier de gendarmerie – Où êtes-vous ?
Lucia Serfer – Excusez-moi. Allô ?
L’officier de gendarmerie – Je vous dérange.
Lucia Serfer – Vous me téléphonez en plein milieu de la nuit.
L’officier de gendarmerie – Madame, il est sept heures du matin.
Lucia Serfer – Mais non.
L’officier de gendarmerie – Pardon ?
Lucia Serfer – Rien. Je vous écoute.
L’officier de gendarmerie – Connaissez-vous un certain Sami Serfer ? Serfer ? Est-ce que vous connaissez Sami Serfer ou Serfer ?
Lucia Serfer – Je ne sais pas. Pourquoi est-ce que vous me posez cette question ?
L’officier de gendarmerie – Gendarmerie de Gaillac, madame.
Lucia Serfer – C’est mon frère.
L’officier de gendarmerie – Avez-vous connaissance de l’endroit où il se trouve actuellement ?
Lucia Serfer – Non.
L’officier de gendarmerie – Avez-vous connaissance d’un endroit où il pourrait se trouver actuellement ?
Lucia Serfer – Non ! Écoutez…
L’officier de gendarmerie – L’avez-vous vu ces dernières vingt-quatre heures ?
Lucia Serfer – J’étais en avion.
L’officier de gendarmerie – Ces dernières vingt-quatre heures ?
Lucia Serfer – Je viens juste d’atterrir à Porto-Alegre.
L’officier de gendarmerie – Avez-vous des photos de votre frère ?
Lucia Serfer – Des photos ?
L’officier de gendarmerie – Parfaitement.
Lucia Serfer – Une.
L’officier de gendarmerie – Je le note.
Lucia Serfer – Qu’est-ce que vous /
L’officier de gendarmerie – Vos parents possèdent-ils /
Lucia Serfer – Mes parents sont morts depuis longtemps, monsieur.
L’officier de gendarmerie – Très bien.
Lucia Serfer – Pardon ?
L’officier de gendarmerie – Je le note.
Lucia Serfer – Ah bon.
L’officier de gendarmerie – Pourriez-vous venir au plus vite nous porter cette photo ?
Lucia Serfer – Mais je suis /
L’officier de gendarmerie – En réalité, ce n’est pas une question.
Lucia Serfer – Je suis au Brésil.
L’officier de gendarmerie – Bonne journée.
– Raccroche.
Lucia Serfer – Journée ?
– Tu restes là.
Ton téléphone dans les mains.
Lucia Serfer – Rentrer ?
– En plein milieu de la nuit.
Lucia Serfer – Rentrer déjà ?
– Pose le téléphone.
Sonnerie.
– Décroche.
Lucia Serfer – Allô ?
L’officier de gendarmerie – N’oubliez pas la photo.
– Tu peux raccrocher.