Note d’intention

Au départ, il y a une photo entraperçue sur les réseaux sociaux.
Un visage.
Triste.
Une casquette plus grande presque que le visage.
Au départ, il y a une photo entraperçue sur les réseaux sociaux
et un clic.
Mécanique.
Un clic de curiosité vaguement malsaine pour savoir qui.
Qui est ce visage ?
Que lui est-il arrivé pour se retrouver là ?
Sur mon mur ?
Au départ de l’écriture, il y a ce visage rencontré par hasard
et puis l’histoire qui va avec.
L’histoire de ce visage.
De ce jeune homme de 19 ans.
Jordy Brouillard.
Son histoire sordide.
Son enfance sans enfance.
Et la fin qu’il se choisit surtout.
La longue faim dans un parc de Flandres.
En plein été.
Au milieu des passants.
La faim.
Au départ, il y a cette photo, ces quelques éléments biographiques glanés rapidement
et puis le temps qui passe.

Cela fait quatre ans maintenant que j’ai cette photo sur mon bureau.
Quatre ans que je sais qu’un jour, Brouillard deviendra texte.
Brouillard deviendra Brouillards.
Parce que ce destin me frappe.
Parce que ce regard me plonge dans quelque chose de plus grand que lui-même.
Parce que le simple fait qu’une tragédie puisse arriver comme cela, juste à côté de nous,
de manière quasiment invisible, imperceptible, m’interpelle.
Que cela soit.

Brouillards ne sera cependant pas une biographie du Jordy Brouillard réel.
Pas un théâtre documentaire qui partirait à la recherche des faits et de leur réorganisation.
Je prends le fait-divers pour un levier d’écriture.
Un levier convoquant suffisamment d’intime en moi pour avoir résisté à cinq ans de cheminement souterrain.
Je veux écrire « mon » Brouillards et « mon » Brouillards est une histoire du passage de l’enfance à l’âge adulte.
Comment ce passage peut-il se faire (ou ne pas se faire) ?
Comment la condition de naissance arme ou désarme dans ce moment-là ?
Je veux écrire avec le point de vue de ceux et de celles qui ont tenté d’aider Jordy, soit parce que c’était leur métier, soit par amitié, par humanité.
Essayer de chercher pourquoi un jeune homme peut-il refuser de « jouer le jeu du monde », pour reprendre l’expression du philosophe Clément Rosset.

Mon Brouillards est une histoire à plusieurs voix.
Celle de Jordy, bien sûr, mais également la voix de sa mère, celle d’un homme qui n’est pas son père, mais l’éducateur en charge de son dossier, ainsi que celle d’une jeune femme de l’âge de Jordy.
Parce que je pense qu’il y aura rencontre.
Qu’il y aura croisement.
« De l’amour possible dans l’air… »
Qu’il soit évidant qu’une autre fin eut été possible.
Une fin heureuse.
Et qu’elle n’a été ratée que de très peu.
Ces quatre voix sont pour moi les partitions essentielles de mon Brouillards.
Je ne m’interdis pas la présence d’autres personnages, plus éphémères, ne venant croiser
le parcours de Brouillard que le temps de quelques scènes.

Une dernière chose, essentielle pour moi…
L’histoire de Jordy Brouillard est une impasse.
Un destin sordide qui s’achève sans espoir.
Je n’ai pas envie de changer le destin du personnage que je vais inventer
à partir du fait-divers, parce que c’est bien sa mort qui m’interroge,
mais j’ai envie de trouver, par l’écriture, par l’intrigue, par les autres personnages,
en quoi cette mort et ce destin est un marqueur de pensée et de construction, pour les autres (ceux qui écoutent l’histoire, ceux qui la jouent).
Partir de l’absence de sens pour tenter de re-créer du sens.

mars 2020