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Automne

Un parc de ville, le soir.
Jordy s’installe près d’une toile de tente.
Il pose ses affaires.
S’assoit dans l’herbe.
Prend le temps de regarder autour de lui.
L’espace, autour de lui.
Le ciel entre les arbres.

* * *

L’éducateur. – « Pour moi, aujourd’hui, c’est l’automne dans ma vie. » C’est ce qu’il me dit la première fois que je le vois. Il est assis en face de moi, sur sa chaise en plastique. On est au mois de mars, au printemps. « Je parle pas de l’automne dehors, hein. Je parle de l’automne dedans. Dedans moi, c’est l’automne. » Il a ses deux yeux plongés dans les miens. De grands yeux bleus. Délavés. « Bientôt ce sera l’hiver et après, bientôt, la mort. » Il a pas encore seize ans. Je sais pas trop quoi lui répondre. Je lui réponds rien. Enfin, je crois. Je me tais. Lui, il éclate de rire. « Smile, mec ! »
Jordy. (en retrait) Il faut toujours rire.
Toujours.
Sourire au moins.
L’éducateur. – « Keep smiling ! » C’est ce qu’il me dit, oui.
Jordy. (en retrait) Paraît que ça peut donner le change.
L’éducateur. – « Don’t cry and smile ! » Tu connais ?

* * *

Dans les bureaux de la protection de l’enfance.
La mère. – Est-ce qu’on serait forcément obligées d’aimer nos enfants ?
L’éducateur. – Sa mère me balance ça comme ça. Le même jour. La première fois que je la rencontre, elle aussi.
La mère. – Je veux dire : c’est pas parce qu’on les a mis au monde qu’on est forcément attachées, si ?
L’éducateur. – Une sorte de baptême du feu.
La mère. – C’est écrit quelque part ? La génétique ? Ça y est, ils ont la preuve ? Je suis pas certaine qu’on puisse trouver un jour, moi. Je dis pas ça pour moi. Pas forcément. Je réfléchis tout haut. Qu’est-ce qui pourrait nous forcer à aimer nos enfants ? Juste parce qu’on est leur mère ? Est-ce que c’est parce qu’on nous apprend ça depuis qu’on est petites ? S’occuper des poupées, faire la dînette, changer des couches… Devenir de gentilles petites mamans ! Ou bien c’est parce que tout de suite après, on s’occupe pour de vrai des petits frères et des petites sœurs… On fait du baby-sitting en interne pour aider maman qui est toujours tellement débordée à force de devoir tout gérer toute seule. Je me pose la question. Parce qu’on n’a pas été aimées par nos mères, on se sentirait obligées de réparer quand c’est notre tour, de donner tout l’amour qu’on n’a pas reçu quand c’était l’heure ?
L’éducateur. – J’aimerais qu’on revienne à la situation de Jordy.
La mère. – Je sais bien que je suis pas vraiment à la hauteur. Je n’ai pas besoin de vous pour m’en rendre compte.
L’éducateur. – Ce n’est pas la question.
La mère. – Si c’était pas la question, je ne serais pas convoquée dans ces bureaux à longueur d’année. De toute façon, ce que je pense n’a pas d’importance. Ce qu’il pense lui non plus, ça ne vous intéresse pas vraiment. Je crois plutôt que vous essayez d’avancer sans trop bousculer vos habitudes, les schémas que vous avez appris bien sagement. Vous étiez bon à l’école, vous, je me trompe ?
Temps.
Vous me l’avez déjà pris tellement de fois. Faites ce que vous avez à faire. Je n’ai pas d’armes, moi. Je ne peux pas lutter.
L’éducateur. – Il ne s’agit pas d’une lutte, madame.
La mère. – Vous avez raison. Dans une lutte, tout le monde se bagarre. Là, c’est juste un massacre.
L’éducateur. – On va faire une pause.


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