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Lundi

1.

Il y a des enfances qui durent longtemps. Il y en a d’autres qui s’achèvent avant l’heure. La sienne commence quand il a douze ans, un lundi soir de novembre. La lumière du couloir découpe dans l’encadrement de la porte la silhouette d’une policière qui est venue le chercher.
– C’est toi, Joseph ?
– Oui.
– Tu sais pourquoi nous sommes là ?
– Oui.
– Il faudrait que tu prépares quelques affaires. Des vêtements, un pyjama. Tu vas partir avec nous, d’accord ?
– Oui.
– Prends ce qui est important pour toi. Un sac. Tu ne vas pas revenir ici avant quelques temps.
Ensuite, tout se mélange. De loin, il dit au revoir à sa mère. Elle est dans le salon. Elle pleure. Dehors, il fait froid. Il a son sac sur l’épaule. Peut-être bien qu’il pleut, même. Il frissonne. Il s’assied à l’arrière de la voiture. Le conducteur ne déclenche pas la sirène, le gyrophare non plus.
– Il ne faut pas avoir peur, d’accord ?
La voix de la policière tremble.
– Il ne faut plus avoir peur maintenant, elle dit.
Ses yeux se mouillent. Il trouve ça étrange : une policière avec les yeux humides…
– Maintenant que tu es avec nous, tu ne crains plus rien. Tu as compris ? Il ne va plus rien t’arriver.
Peut-être qu’elle a des enfants, elle aussi.

2.

Nour le repère dès le premier instant, sitôt qu’il entre dans la salle à manger. Ce n’est pas un habitué. Il n’a pas les bonnes manières, pas la bonne façon de se tenir debout. Il n’a pas la bonne façon de regarder les autres, regarder autour de lui.
Pourquoi est-ce que les éducateurs l’installent à sa table ? Elle n’est pas charitable. Elle n’est pas gentille non plus. Elle a déjà bien assez de problèmes avec elle-même, alors aider les autres, elle n’a pas vraiment le temps.
Lui, il s’assied. Il reste là. Il ne bouge pas. Il la regarde fixement.
– Ce n’est pas parce que tu es assis à ma table qu’on est obligés de se parler, OK ?
Ce sont les premiers mots qu’elle lui adresse.
– OK, il répond.
– Ce n’est pas parce qu’ils t’ont collé à moi que je vais devenir ta meilleure copine ou ton garde-corps, OK ?
– OK, oui.
– Je m’appelle Nour.
– Moi, c’est Joseph.
– Tu es là parce que ton père te fracassait la tête pour se calmer le soir ? Pas ton père. Ton oncle ? Ton frère ? C’est pas ça. T’aurais pas ta tête d’ange. Ils t’enfermaient dans la cave pour pas que tu les emmerdes pendant les vacances ? Dans les WC ? Tu dis rien. Ici, personne veut jamais raconter pourquoi il est là. C’est con. La psy, elle dit qu’il faut pas avoir honte. C’est pas à nous d’avoir honte, elle dit. C’est aux autres. C’est à eux. Aux parents qui nous ont pas protégés. Tu es d’accord avec elle ? T’es pas d’accord avec elle ?
– Si.
– Alors, mange ta soupe et tais-toi ! Elle va être froide.
Elle rit en disant cela. Un grand éclat qui déchire le silence des repas. Tous les regards se tournent vers eux.
Joseph s’enfonce sur sa chaise. Il s’efface. Il aimerait disparaître.


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