I/O La Gazette des festivals pour T.I.N.A. !

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T.I.N.A. : There Is No Alternative, slogan assené par Maggie Thatcher après qu’elle eut orchestré à l’époque le virage néolibéral qui allait provoquer une vague de contestation dans tout le Royaume-Uni. Il n’y a pas d’alternative. On n’a pas le choix, c’est le marché, de toute façon vous pouvez pas comprendre. C’est comme ça pis c’est tout !

À revers de ce paradigme autoritaire et aliénant, les trois acteurs nous proposent un exercice des plus stimulants : passer la crise des subprimes à la moulinette du plateau, histoire de voir s’il y aurait pas quand même un petit quelque chose à faire, un autre monde possible.

Le dispositif est minimal. Trois acteurs, trois pupitres, un paperboard, un feutre. Aucune poudre aux yeux ne nous sera jetée. D’ailleurs les acteurs nous accueillent très simplement : « Bonjour. – Ça va ? – Ça se passe bien, le festival ? – Asseyez-vous, on va commencer. – Y a du vent, hein ? » Le texte démarre sans qu’on s’en aperçoive, comme naissant d’une discussion, et ce mode de jeu, l’adresse directe au public, persistera d’un bout à l’autre du spectacle. On serait même tenté nous-mêmes de l’ouvrir, mais le metteur en scène pose le cadre : un temps de discussion faisant partie intégrante de la représentation nous sera proposé à la fin (mais à la sortie, on est à Avignon…).

Car représentation il y a, c’est bien le nœud de tout ce qui se trame ici. Qu’est-ce qui différencie profondément cette pièce de la conférence de 14 h 30 un peu informelle sur les méfaits de la finance à laquelle ma cousine a assisté sur le stand alter de ce festoche anar en Bretagne ? La représentation justement. Malgré l’indubitable vertu pédagogique de cette forme, l’objectif de « T.I.N.A. » n’est pas d’expliquer, encore moins de convaincre, mais plutôt de mettre en lumière, autrement dit de clarifier, de donner les clés pour agir soi-même sur ses propres appréhension et compréhension des problématiques. Les trois acteurs de la compagnie Cassandre, en se désignant d’un simple bout de carton comme particulier, banquier, courtier, chef d’entreprise voire président des États-Unis, nous permettent d’aller au-delà de l’explication. Par le prisme du jeu et de l’identification, nous réalisons enfin ce que représente pour le monde la découverte du principe de « titrisation » par un chercheur en économie, ou ce que représente pour un immigré précaire le fait de s’endetter à vie pour acheter quatre maisons d’un coup en toute confiance et parfaite inconscience, juste parce qu’on lui a dit que c’était possible.

Bien sûr, on pourrait reprocher aux acteurs leur malice, qui pourrait être vue comme de la caricature (alors que tout est vrai, d’éminents économistes ont procédé au fact checking du texte). Mais cette prise de distance que permet l’humour est nécessaire quand on réalise la violence de ce qui se joue dans la crise des subprimes. Nécessaire pour ne pas ressortir KO et résigné de cette expérience, terrassé par le désespoir et incapable d’agir. Car c’est bien dans la nature du théâtre, en tout cas du théâtre documentaire, d’exciter la curiosité (oserais-je dire l’« indignation ») des hommes afin qu’ils puissent résister à l’aliénation et trouver ensemble de nouveaux modes de vie et d’émancipation. Pour preuve de la redoutable efficacité de ce dispositif, cette citation sonore d’un discours politique faisant la promotion d’une simplification du système d’hypothèque pour « une France de propriétaires » finissant dans un tonnerre d’applaudissements, et qui nous apparaît comme absurde, odieuse, choquante, car à présent nous savons ce qu’elle représente.

Julien Avril
article publié dans I/O papier du 21/07/2016