Le Cabaret des humiliés

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« Il est insupportable de constater que la liberté de penser
s’arrête là où commence le droit du travail »

Laurence Parisot – Assemblée générale du MEDEF 18 janvier 2005

Le Cabaret des humiliés est une réaction artistique aux nombreuses « réformes » sociales et politiques que nous vivons / subissons depuis quelques années. Une tentative pour reprendre la parole – avec nos propres moyens que sont les mots, la scène, le son.

Parce qu’à force de ne pas avoir « lu les textes », de ne pas avoir « compris les propositions », de ne pas avoir « intégré l’ampleur de la situation » ou d’avoir « manqué de pédagogie », j’ai eu envie de tenter une réappropriation théâtrale de ce discours officiel et d’offrir des sujets d’actualité immédiate à la scène.

Comme son nom l’indique, le Cabaret des humiliés est composé de différentes séquences, brefs épisodes alternant et confrontant théâtre, marionnettes et chansons.


L'humiliation

« Les 35 heures, c’est très bien pour les cadres supérieurs et les mères de famille nombreuse à revenus élevés. Mais dès que vous descendez dans la société, c’est une catastrophe économique. On a bloqué les revenus des ouvriers et des employés qui n’ont plus, du coup, gagné en pouvoir d’achat. Quant au « temps libre », c’est le versant catastrophe sociale. Car autant il est apprécié pour aller dans le Luberon, autant, pour les couches les plus modestes, le temps libre, c’est l’alcoolisme, le développement de la violence, la délinquance, des faits malheureusement prouvés par des études… »

Nicolas Baverez, essayiste et chroniqueur au Point
20 minutes, 7 octobre 2003

L’humilié, c’est l’individu rendu inférieur, méprisable, par des paroles ou par des actes qui abaissent sa dignité. L’humilié, par sa seule présence, rend visible l’humiliant, celui qui ne peut apparaître que comme supérieur – par ses paroles / pouvoirs / actes ensuite.
Je souhaite travailler sur les humiliés en tant que groupe, parce qu’ils révèlent les paradoxes de nos démocraties contemporaines. Mettent en lumière les écarts entre l’égalité prônée, le pouvoir prétendument donné à chacun, et le quotidien nivelé perçu jour après jour.
Chaque séquence travaille donc sur cette relation mouvante de prise de pouvoir, cet instant où un individu se voit nié par le seul jeu des définitions du territoire de la légitimité. À parler. À interpréter. À agir. Épisodiquement, ce processus pourra s’inverser lorsque l’humiliant est absent et que l’imagination, le désir, permettront aux personnages de se faire redresseurs de tords. Avant que la réalité sociale ne vienne à nouveau imposer sa loi.

La brutalité

« La brutalité prend donc les formes les plus inattendues, pas décelables immédiatement comme brutalité : l’architecture des HLM, la bureaucratie, le remplacement du mot -propre ou connu- par le chiffre, la priorité, dans la circulation, donnée à la vitesse sur la lenteur des piétons, l’autorité de la machine sur l’homme qui la sert, la codification des lois prévalant sur la coutume, la progression numérique des peines, l’usage du secret empêchant une connaissance d’intérêt général, l’inutilité de la gifle dans les commissariats, le tutoiement policier envers qui a la peau brune, la courbette obséquieuse devant le pourboire et l’ironie ou la grossièreté s’il n’y a pas de pourboire, la marche au pas de l’oie, le bombardement d’Haïphong , la Rolls-Royce de quarante millions… Bien sûr, aucune énumération ne saurait épuiser les faits, qui sont comme les avatars multiples par lesquels la brutalité s’impose. »

Jean Genet
Violence et brutalité
Le Monde, 2 septembre 1977

Le Cabaret des Humiliés s’attache à la « brutalité » qui infiltre tous les niveaux des rapports sociaux actuels.
Brutalité primaire qui fait recourir à la sécurité comme réponse jetée sensée résoudre d’un coup de baguette magique (abracadabrandesque) n’importe quel problème.
Brutalité plus sourde aussi – surtout – qui se trahit dans les propos / actes de nos dominants : les quelconques possesseurs du plus petit pouvoir (politiques, journalistes, experts auto-proclamés, patrons, comme toujours).
Cette brutalité qui fait tordre les mots, les vide de leurs sens (ce liberté chéri, cet adorable démocratie).
Cette brutalité qui phagocyte toutes les alternatives, les engloutie et les régurgite l’instant d’après, travesties en forces conservatrices – pensées dyslexiques où tous repères se perdent.
Cette brutalité enfin qui fait imploser le collectif, laissant les individus isolés épars, luttant – au mieux – pour rechercher du sens, des prises, des moyens d’agir sur l’ordre des choses pour que CELA change.
Et pendant tout le temps que dure cette recherche, le monde, lui, continue d’avancer. Et les distances de se creuser.

L'espace de la parole

Il m’apparaît important de s’emparer de ce sujet justement sur un plateau de théâtre. Parce que la scène et la salle jouent de ce collectif-là partout mis à mal. Parce que la scène est le lieu d’une prise de parole et que les espaces où le monde se dit s’uniformisent et s’agenouillent au gré des ans devant le consensus et ses actionnaires.
Parce que le théâtre est pour moi avant tout l’endroit où se crée un imaginaire commun. Une abstraction qui offre à chacun sa puissance d’agir une fois revenu dans le concret. Parce que j’ai aujourd’hui besoin de produire sur le théâtre une parole politique directe pour, à notre tour, nous réapproprier le monde plutôt que toujours le subir.

Principes d'écriture

Récolter dans le réel des propos, des situations, des actes qui mettent en évidence la vision du monde des « dominants », des « faiseurs de pensée. » Ne pas chercher volontairement les extrêmes, mais se contenir au contraire à la norme, à ce qui est majoritairement accepté, qui prend valeur implicite « d’objectivité. » Tenir une revue de ces moments où le voile se déchire. Les collectionner. Les rassembler. Chercher des correspondances pour créer des esquisses de séquences / scènes / thématiques.
Construire ensuite des fables simples permettant de faire théâtre de ce matériau là.
Jouer aussi de la frontière, de la limite à ne pas franchir en cette époque où des textes de chansons paraissent si dangereux qu’ils nécessiteraient l’intervention du législateur. Revenir peut-être à guignol et à son tape-gendarme.

L'esprit du cabaret

Le sujet est grave. Les extraits de réel porteraient moins au rire qu’à la dépression (avec son lot de Zyban, Moclamine, Humoryl…).
Mais ce projet est un cabaret, c’est-à-dire, pour moi, une forme légère, une souris déguisée en chat au moment où la patte du matou va s’abattre sur elle.
Se juxtaposent dans le texte des scènes de théâtre pour comédiens, des instants pensés pour marionnettes, des chants aussi. Cette multiplicité d’instruments devrait permettre d’aller taquiner la frivolité, de prendre appui sur le rire pour rendre le propos plus cinglant encore. Cette diversité de supports permettra aussi de pousser les situations à leurs extrêmes (parce qu’on peut, au hasard, désosser une marionnette, pas un comédien, guillotiner une marionnette, pas un comédien). Elle sera aussi un moyen de biaiser le propos, en transformant par exemple les concepts les plus pointus de l’économie néo-libérale en chansonnettes guillerettes.
Ce jeu de facettes est pour moi le garant de « l’efficacité » scénique et signifiante du cabaret. Parce que le rire permet au moins de se sentir debout, dressé face au monde.

Prologue

Le chœur des comédiens : Bienvenue cher public ! Voyez donc notre scène :
Matériau de fortune, bric-à-brac d’un euro,
Tout cela assemblé pour la très belle cause :
Vous offrir ce soir quelques farces sociales.

Parce qu’une petite troupe, misérable fourmi
Bousier, crevure, rien, à peine subventionnée,
S’est lancée le défi, ô combien difficile,
De faire rire, où d’ordinaire on pleure !

Attention cependant : ne cherchez pas chez nous
D’éclatantes mises à nues, sublimes révélations
Nous sommes des bouffons et non des enquêteurs.

Nous n’avons pas non plus parmi notre attirail
De lendemains qui chantent, de solutions finales.
Nous sommes des bouffons, pas des prédicateurs.

Quant à ceux qui aimeraient trouver en ce repaire
Des leçons de mieux vivre, une morale pour dehors :
Nous sommes des bouffons, pas des éducateurs.

Mais nous pouvons par contre assurer le spectacle !
Nous avons pour cela certaines bêtes immondes.
Dehors, vous les craignez – bien normal, ils sont forts –
Et s’ils n’ont pas raison, la loi vous donne tort !

Vous les connaissez tous, j’en commence la liste :
Vous aurez sous les yeux des gens de la police ;
Inspecteur, simple flic ou bien BAC, terrible !
Leurs histoires sont vraies, ce soir, vous les aimerez.

Il y aura aussi nos vedettes adorées
Adeptes des plateaux, favoris des micros
« Moi, monsieur, je ne fais pas du bruit qu’avec ma bouche ! »
Ce soir, sans fard et sans mensonges : les politiques.

Et puis pour aller vite, vous aurez pêle-mêle
Journalistes, critiques, banquiers, vieillards,
Entrepreneurs, mendiants, boursicoteurs, arabes,
Hommes ordinaires accompagnés de leurs épouses
Des musiciens aussi, regardez : ils sont laids !

Enfin, clou du spectacle, nous avons convoqué
Un véritable grand, une étoile, une star
Qui dénouera pour vous les mystères du monde.
Il commence ce soir, à lui d’ouvrir le bal –
Mesdames et messieurs : le professeur d’économie.


Première leçon d’économie
Lever de drapeau

Le Professeur d’économie
Musiciens de batterie-fanfare
Trois Responsables

Le Professeur d’économie : Première leçon d’économie : comment la mondialisation permet de lutter efficacement contre le repli nationaliste et la petitesse chauvine ou : hissons bien haut les nouvelles couleurs de nos nations unies. Démonstration : trois responsables, un hymne. Musique !

Les musiciens s’approchent à l’avant-scène, postures guindées du musicien de batterie-fanfare municipale. Sur un hymne pompeux, trois Responsables procèdent au lever d’un drapeau. Une fois déplié, on s’aperçoit que c’est un immense billet de banque qui flotte au dessus du plateau. Il restera en place tout au long de la représentation.


Le Prophète

Dans notre monde sans repère
Où tout se vaut, tout est permis
Y a plus de morale, y a tout qui se perd
Comment tu veux sauver ta vie ?

Le ciel est vide, l’enfer désert
Un homme égale une crevette ?
À ceux qui cherchent la lumière,
Voici venir le Prophète !


Le Prophète, tenant un seau à la main

Le Prophète : L’univers entier n’est qu’un sac merdeux. La Terre : une énorme bouse dans laquelle l’Homme se vautre avec délectation. L’océan, les prés, les fleuves, les montagnes ne sont que d’immondes égouts nauséabonds déguisés pour mieux se faire oublier. Même les étoiles ne sont là que pour détourner ton regard quand tu marches le soir en serrant contre toi la dernière fille qui t’a dit oui, et mieux te faire oublier qu’à l’instant, tu viens de vous éclabousser tous les deux des éclats d’un gigantesque étron lâché-là tout pour toi. Et celui qui croit se protéger en marchant tête en bas, regard vissé sur ses deux pieds, slalomant tout content de crotte en crotte, celui-là n’est qu’un niais incapable même de sentir sur son crâne tomber les mille fientes bombardées minute après minute par les pigeons et autres canards de merde.

Croyez-moi : mieux vaut ouvrir les yeux et contempler fermement le monde. De toutes parts, la merde s’impose à l’Homme. Dans ses cités crasse comme dans ses résidences grand standing, des kilomètres et des kilomètres de tuyaux s’encombrent jour après jour de toujours plus de merde ‑ marées de merde, pluies de merde, tornades de merde… Les entrepôts regorgent de merde, les magasins ploient sous son poids, les assiettes empestent la merde, les télévisions débordent et les esprits se laissent emplir comme de gentils récipients condescendants. Tout, jusqu’aux regards, va bientôt se teinter d’une opacité toute merdique.

Croyez-moi, il est trop tard. Plus rien ne pourra être fait. L’Histoire est close. L’Histoire est morte, étouffée sous la fétide masse. Suivez-moi. Puisque nous ne pouvons plus rien changer, il faut maintenant apprendre à adorer la merde, adorons cette merde victorieuse, adorons-la.

Il plonge ses deux mains dans le seau et commence à s’empiffrer des excréments qu’il contient.


À la banque

Toi t’es à sec, t’as plus une thune
Tu bouffes tes ongles en apéro
Mais tous les jours tu vois là-haut
Ceux qui se font exploser la fortune
Alors tu veux quitter les branques
Et tenter le tout pour le tout
Au moins une fois, faire un grand coup !
Tu paries ? Ça marche ! À la banque.

Elle
Lui

Lui : On va à la banque.
Elle : Ouais, on va à la banque !
Lui : On prend pas rendez-vous, mais on va quand même à la banque !
Elle : Ouais, on prend pas rendez-vous !
Lui : On se pointe à cinq heures, juste avant la fermeture.
Elle : Ouais, à cinq heures !
Lui : Comme ça, on les fait bien chier.
Elle : Ouais, on les fait bien chier !
Lui : On entre dans le bureau du directeur. Il y a la secrétaire qui nous court après. Nous, même pas on la regarde.
Elle : Ouais, elle nous court après, comme un petit chien. Nous, on la regarde pas !
Lui : Après, on voit le directeur. On lui dit : « salut pignouf, tu te rappelles de nous ? »
Elle : Ouais, on dit : « salut pignouf ! »
Lui : « C’est nous que tu arnaques depuis des lustres. »
Elle : « Ouais, tu nous arnaques ! »
Lui : « Ben maintenant tu peux te le fourrer où je pense ton pognon, parce que nous, maintenant, on est riche ! »
Elle : Ouais, on est riche !
Lui : Et puis je pisse sur ses dossiers.
Elle : Ouais, tu pisses sur ses dossiers et sur ses godasses aussi. T’oublieras pas ses godasses.
Lui : Ah ouais, faudra pas que j’oublie ses godasses : à quinze mille balles, ce serait trop con !
Elle : Ouais, ce serait trop con !
Lui : Après on sort tranquillement. On repasse devant la secrétaire. Et on est dans la rue.
Elle : Ouais, on repasse devant la secrétaire. Et le petit chien, il fait : ahu… ahu…
Ils soupirent tous les deux et se regardent, soulagés.


Pour découvrir le texte intégral, vous pouvez en faire la demande ici.

collectif Traversant 3
texte et mise en scène : Simon Grangeat
avec : Clément Arnaud, Richard Brun, Yonnel Perrier
musique : Léo Dumont, Xavier Saïki
scénographie : Stéphane Cavallini
masques : Géraldine Bonneton
costumes : Ariane Cayla
lumières : Clément Kaminski

photographies : Céline Derbekian