Un cœur Moulinex / Esquisse des premières scènes

Les embauches à la pelle

Solange Denis : Moi, je rentre là par hasard. De toutes façons, on rentre à Moulinex /
Jean Mantelet : Excusez-moi, c‘est l’usine d’Ozé. On ne dit pas encore Moulinex. Pour tout le monde, ici, c’est l’usine d’Ozé.
   Marcel Georges :
Vous travaillez où ? À Ozé.
   Jean Mantelet :
On dit ça.
Solange Denis : De toutes façons, on rentre là du jour au lendemain. Ma sœur, dimanche, elle était au bal. Elle voit le chef du personnel. Elle lui dit : « Quand est-ce que je peux aller au travail ? »
Marcel Georges : « Viens mercredi. »
Solange Denis : C‘était fait !
Marcel Georges : C’est très rapide parce qu’on embauche une femme, elle fait rentrer sa sœur, elle fait rentrer sa cousine ou la voisine qui en a assez de travailler à la ferme.
Jean Mantelet : C’est presque familial…
Yvette Gilbert : Un midi, j’étais au travail, on m’appelle du Moulin-Légume.
   Marcel Georges : Écoutez, voilà, il est midi, je vous invite au déjeuner.
   Yvette Gilbert : C’est Georges qui me téléphone.
   Marcel Georges : Si vous voulez, vous venez, tout de suite.
   Yvette Gilbert : C’est sur le champ ?
   Marcel Georges : Je vous embauche, madame Gilbert.
   Yvette Gilbert : Mais j’ai déjà un travail !
   Marcel Georges : Oui, oui.
   Yvette Gilbert : Je ne peux pas partir comme ça, quand même.
   Marcel Georges : Ne vous inquiétez pas.
   Yvette Gilbert : Il faudrait au moins que je prévienne /
   Marcel Georges : On vous a fait votre lettre de démission. Vous n’avez plus qu’à venir la signer.
   Yvette Gilbert : Vous avez rédigé ma lettre ?
   Marcel Georges :
Alors, je vous attends pour le déjeuner ?
Solange Denis : Moi, j’ai quitté l’école en juillet et en janvier, j’intégrais l’atelier. J’avais quatorze ans.
Lucienne Chantepie : Moi aussi, j’ai commencé à quatorze ans !
Solange Denis : J’ai fini ma scolarité à treize ans et demi. Mon père, il me dit : « qu’est-ce que tu veux faire, continuer tes études ou travailler ? » En fait, c’était travailler ou travailler. Alors, j’ai choisi de travailler.
Yvette Gilbert :
Ils vont dans les campagnes récupérer les filles qui sont dans les fermes et qui gagnent trois francs six sous et qui préfèrent être libres plutôt qu’au cul des vaches.
Lucienne Chantepie :
C’est vrai qu’on vient de la campagne !
Yvette Gilbert :
La libération de la femme, c’est pas que la ménagère, c’est aussi l’ouvrière.
Solange Denis :
On gagnait deux fois rien à la ferme. Ici, on gagne six mille francs par mois chacune.
Yvette Gilbert : On est contentes de rentrer à Moulinex.
   Jean Mantelet: Excusez-moi, mais c‘est toujours l’usine d’Ozé.
   Marcel Georges :
On ne dit pas encore l’usine Moulinex.
   Jean Mantelet:
Pour tout le monde, ici, c’est l’usine d’Ozé.
Solange Denis : Moi, je rentre en 1941. Le grand hall, il est déjà plein de presses. Il y a les machines et les pointeuses. Des machines à souder… On n’est pas nombreuses, non plus.
Yvette Gilbert : Tout doucement, la production augmente et ils embauchent ! Je ne peux pas vous dire le nombre de personnes !