Terres Closes / Le bruit du monde

Voici, avec quelque retard (un numéro !), la critique de Terres Closes faite par Loïc Yavorsky, à l’occasion de la sortie du numéro 2, à l’automne 2014…
Ces derniers temps ravivent l’écriture et je suis très heureux que des projets de création, de lecture, de concert-lecture se préparent aux trois coins de l’hexagone, autour de ce texte rattrapé par notre temps…

Franchir une frontière est une guerre. Être migrant, c’est être l’ennemi. Rappelons-nous que « l’origine du mot frontière vient de front, un terme militaire, qui désigne la zone de contact avec une armée ennemie. » Les migrants des pays du Sud à l’assaut des forteresses du Nord, le conflit sans pitié qui s’engage, vécu du côté des migrants, voici l’angle d’attaque choisi par Simon Grangeat dans Terres Closes.
L’auteur nous offre sept chants dans lesquels il s’adresse directement aux candidats à l’émigration. Sept chants d’une guerre qui ne dit pas son nom pour mettre en lumière l’hypocrisie de nos sociétés occidentales, qui prônent les droits de l’homme et les bafouent extra-muros. Une écriture qui interroge les mécanismes de défense des frontières et ce qu’ils impliquent en termes de gâchis humain. Entre force brute et moyens plus pernicieux (citons par exemple les campagnes de propagande dissuasives suivies d’arrestations arbitraires, sur simple soupçon d’envie d’émigrer – cela ne vous rappelle rien ?), les États du Nord font la guerre aux migrants avec tout le zèle que leur confèrent leurs moyens et l’alibi de la sacro-sainte intégrité territoriale.
Le style est direct, percussif, cru, à la limite de la froideur, une froideur pédagogique ; il s’agit d’être sûr que chaque candidat appréhende comme il se doit l’ampleur de la tâche, qu’il s’arme, qu’il se blinde, car la lutte sera féroce.
La désescalade est loin d’être amorcée. La défense des frontières se fait chaque jour de manière de plus en plus paranoïaque, les dépenses au nom de la « sécurité » sont incessantes, les projets de construction d’enceintes de confinement se multiplient. On ne combat pas le feu par le feu. Terres Closes nous l’assène : « le nombre de morts / en mer / s’élève toujours. Les candidats au départ / sont toujours aussi / nombreux. » A quand une politique globale responsable qui agisse sur les causes de l’émigration, au lieu de combattre aveuglément les symptômes ?
Loïc Yavorsky – Revue Le Bruit du Monde # 2