Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ? – 2008

Le TexteEn imagesLire le début du texteIls ont dit

J’aurais aimé finir par un message d’espoir, je n’en ai pas.
Est-ce que deux messages de désespoir vous iraient ?
Ödön von Horváth

En un long chant, croisée des musiques et du théâtre, un chœur de parleurs interroge notre rapport au monde, nos résignations et nos velléités d’actions.
Peut-on changer le monde ?
Peut-on simplement le comprendre ?
Tout comprendre ?
À quelques distances des frontières d’Utopie, faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ? est une commande d’écriture du comité des MJC de Lyon, à l’occasion de son cinquantième anniversaire.

En résumé…

Un chœur contemporain.
Acteurs, musiciens et chanteurs, délégués sur scène pour questionner les possibilités d’une utopie actuelle.
Tant de progrès, tant de possibles.
Et le réel qui résiste toujours.
Une forme frontière pour énoncer les préoccupations et les interrogations contemporaines.
Guetter quelques issues aussi, en sentinelle.
La question des relations entre la scène et le fait politique forme le centre de ce travail.
Comment s’emparer du monde sur un plateau de théâtre ?
Comment faire théâtre du politique, sans changer les armes du théâtre pour celles du militantisme ou du prêt-à-penser ?
Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ? se joue des possibilités d’une utopie contemporaine.

mise en scène de Simon Grangeat – compagnie Traversant 3
avec Clément Arnaud, Richard Brun et Yonnel Perrier (jeu), Clarisse Piroud (chant), Léo Dumont et Damien Cluzel (musique), Géraldine Bonneton et Rodolphe Brun (plasticiens), Artiane Cayla (costumes)

L’étendue de la question

Dans l’obscurité la plus totale au départ.
On apercevra au fur et à mesure trois silhouettes.

– Tu es là ?
– Là. Tu es là ?
– Là.
– OK.
– Premier chant. L’étendue de la question.
– Dans le fouillis des villes. Lignes bataillant vers le ciel. Lancées verticales des immeubles – barres – des tours. Dans le fouillis des villes. Enchevêtrement confus. Impasses nauséeuses encombrées de déchets. Dans le fouillis des villes. Abrité par le halo fragile d’un lampadaire / au contraire exposé à l’obscurité la plus totale. Dans le fouillis des villes, l’homme isolé se demande.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– À l’autre bout du monde, un paysan desséché contemple les yeux vides sa terre craquelée marquant une année de disette. Derrière lui, accroupie, sa fille chante et son chant enfle et emplirait d’espoir les ventres creux. Pris entre les deux chant/amps, l’homme traversé se demande.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– Un gamin franchit clandestin la frontière des nantis. Il sera expulsé. Très bientôt. Il le sait. Mais l’argent que les riches lui fourreront dans la bouche pour qu’il se taise et joue si bien son rôle remplacera à lui seul plusieurs mois de travail. Là-bas. Où il n’y a rien. Et cette pensée le malmène quand il marche en baskets dans une neige lourde.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– À l’autre bout du monde, une marée populaire consacre un indigène alors que depuis l’aube les blancs tenaient la bride. Et dans la foule en liesse envahissant les rues, au milieu des fanfares, entre deux libertad, dans l’espace de la danse, grossit de bouche en bouche cette question inquiète. Puisque cette fois-ci nous avons le pouvoir, pouvons enfin agir.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– Sur les lèvres de celui qui subit impuissant son sixième contrôle de police de la journée.
– Sur celles de la jeune fille embrassant malgré tout celui qu’elle désire.
– Dans les yeux de celui qui contre toute attente appose sa signature au bas d’un traité de paix.
– Dans ceux de la gamine encore écarquillés par le souffle puissant d’une bombe artisanale déposée dans sa rue.
– Sur les lèvres suspendues tout à coup par la beauté d’un jour.
– Comme sur celles incrédules – à jamais inconsolables de la mère.
– De toutes parts. D’ailleurs.
– De toutes parts.
– D’ici.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?
– Refrain.
– S’agitent et babillent les puissants.
S’agitent et babillent.
Enfument. Esbroufe.
Sur le plateau du monde
Ne vous inquiétez pas
Ils finiront par s’occuper de vous
Plutôt
Inquiétez-vous, si !
Lorsque leurs regards se tourneront vers vous
Enfument et esbroufe
S’agitent et babillent
Quand ils te verront le désert
Sonnera à ta porte.
De toi. Ne restera rien.
Qu’un souffle.
Et cette question.
– Faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ?

Un texte poétique et choral qui procède par images, visions et métaphores.
Il y a dans cette écriture une petite musique répétitive à l’image d’une ritournelle, le tourbillon du monde nous est restitué de façon un peu éparse, très étoilée.
Comité de lecture Aneth

Bien écrite sous cette forme partition qui évoque les structures que l’on peut rencontrer en musique classique, ce chant psalmodie de façon distanciée et à deux reprises une litanie de questions à portée philosophique : faut-il désespérer du monde ou mourir en riant ? À quoi sert notre savoir ? Et tu voudrais penser le monde (immense est la tâche) ? Quelle sorte d’humanité nouvelle créerons-nous ? (…) On pense à « est-ce ainsi que les hommes vivent ? » ou à la chanson d’avant guerre « Tout fout l’camp (et là-haut, les oiseaux…) »…. L’écriture est souple et enlevée, le rapport au public me paraît construit de façon subtile, la quasi absence de didascalies et l’anonymat des personnages laisse une grande liberté à qui s’emparera du texte. Ce texte fait du bien, car vif, intelligent, ramassé et amusant…. En chambre, comme on dit de la musique de chambre, le projet, pour moi, tient la route et le chant remplit son office.
Comité de lecture À mots découverts

Tout d’abord merci à l’auteur en ces temps de neutralisation de la pensée à force de « on sait tout ça ! », litanie entendue mille fois dans nos milieux bien pensants qui paniquent dès qu’un auteur s’empare d’une parole politique frontale, merci donc à l’auteur de poser les questions qu’il faut se poser sans cesse et sans cesse pour que soit entretenue au moins la petite flamme de nos consciences… L’auteur prend le parti de l’étonnement face à la marche du monde, il remplit ainsi son rôle d’auteur (cf Brecht) ; le texte part en ceci du bon pied… pour aboutir à une forme courte dont on devine qu’elle pourra être facilement prise en charge dans le dispositif le plus simple qui soit : des acteurs sur scène s’adressent au monde…
Comité de lecture À mots découverts

Comme son titre le suggère, la pièce décline en douze tableaux (douze chants) la question de l’attitude à adopter devant la réalité du monde. Désespérer ou désarmer ? Entre pessimisme, cynisme et réalisme désabusé, les tentatives semblent également vouées à l’échec. Pas d’intrigue, pas de personnages clairement identifiés, pas de véritables progression dramatique mais une forme théâtrale très libre, centrée sur le logos et proche d’une tentative mi-musicale mi-dramatique. En l’absence d’indication scénique, on identifie néanmoins plusieurs figures (entre la voix dominante d’un coryphée meneur de jeu, celle d’un contradicteur et l’expression plus poétique d’un chœur). L’ensemble obéit à une construction assez rigoureuse à la manière des pièces didactiques de Brecht où chaque tableau semble se conclure sur une sorte de résolution de la question partielle.
Comité de lecture du Panta Théâtre – Caen