La Nuit dure – 2010

Le TexteEn imagesLire le début du texteIls ont dit

Un homme heureux.
Une fête avec orchestre et banquet.
Amis, aimées, parents et collègues dansent ensemble.
On célèbre les noces à venir.
Le temps de cette nuit-là, tous vont sommer le futur époux de choisir entre avoir plus encore, ou bien tout perdre.
Quoi faire quand on ne veut rien de plus ?

La Nuit dure a été sélectionné par le comité de lecture du Panta Théâtre (Caen).
Il est finaliste du prix Godot 2013, mis en œuvre par le Panta Théâtre (Caen).

En résumé…

Jean Bacouri refuse obstinément le jeu du toujours plus.
Il ne possède pas grand-chose, mais le peu qu’il a le satisfait : une aimée, un ami, un travail, une mère, le temps pour lui.
Cette félicité simple sera bientôt troublée par le choix qu’on le somme de faire.

Le texte confronte la vision d’un bonheur sobre à d’autres visions contemporaines du bonheur, portées par les personnages qui évoluent autour de Jean Bacouri.
Chacun d’eux poursuit son propre idéal de réussite personnelle et d’accomplissement social.
La pièce retrace un moment clé de cette course : le moment où la stabilité et l’immobilité de Jean Bacouri sont confrontés à la dynamique et au mouvement des autres personnages.
Pour Jean, ne reste alors qu’une seule issue : se lancer dans la course pour avoir plus encore, ou bien tout perdre.
Mais qu’est-ce que tout perdre alors ?

première version du texte, intitulée alors Jean le chanceux
mise en scène de Simon Grangeat – compagnie Traversant 3
avec Clément Arnaud et Yonnel Perrier (jeu), Léo Dumont (musique), Géraldine Bonneton et Emmeline Beaussier (création des marionnettes et des masques), Mathide Montredon (costumes), Ludovic Bouaud (création lumière)

La Vendeuse de rêves : Tierce à quatre.
Le Trafiquant : Rien.
La Vendeuse de rêves : Pour toi. Il était une fois
Le Trafiquant : Cinq.
La Vendeuse de rêves : Il était une fois, dans une très célèbre fabrique…
Le Trafiquant : Tierce au quatre. Tu commences.
La Vendeuse de rêves : Dans une très ancienne et très célèbre fabrique, un homme bon. Fiche, sec. Et cet homme travaillait à la fabrique.
Le Trafiquant : Rien.
La Vendeuse de rêves : Et le cœur de cet homme était tout épris de la fille du patron, amoureux ! Et le cœur de la fille du patron était tout épris de celui de cet homme. Baraque, sec. Amoureuse !
Le Trafiquant : Manquait plus qu’elle : nénette…
La Vendeuse de rêves : Tu as la poisse ! Une. J’améliore. Et hop : amour !
Le Trafiquant : Ce n’est pas vrai ! Attends. Rien.
La Vendeuse de rêves : Et contrairement aux mauvaises histoires, il l’aimait, elle et elle l’aimait, lui.
Le Trafiquant : Tu rejoues ?
La Vendeuse de rêves : Demain. Et leurs parents n’étaient pas opposés et rien ne faisait donc obstacle à cet amour.
Le Trafiquant : Pas possible. Tu as un truc, je me trompe ? Il faut creuser.
La Vendeuse de rêves : Alors cette histoire, si tout est arrangé, comment faire une histoire ?
Le Trafiquant : J’y suis presque !
La Vendeuse de rêves : La fille du patron de la fabrique n’allait pas sans la fabrique. Qui voulait épouser l’une épousait l’autre par la même occasion.
Le Trafiquant : Une seule fois.
La Vendeuse de rêves : Mais notre homme ne voulait ni de grand bureau ni de porte-feuille épais. Et de chauffeur non plus, ni de quiconque à son service, d’ailleurs.
Le Trafiquant : Pour me refaire, une dernière.
La Vendeuse de rêves : Sa vie lui allait bien comme ça.
Le Trafiquant : Tu ne peux pas me laisser sur ça.
La Vendeuse de rêves : Ne rien vouloir de plus ? Ne rien changer…
Le Trafiquant : Je mets soixante-dix. Chiche.
La Vendeuse de rêves : Quatre et deux et un. Quatre-cent vingt-et-un. C’est toi qui paye.
Le Trafiquant : Quatre et deux et un. Quatre-cent vingt-et-un. Sec. Trop tard.

***

Pierre : Ils l’annonceront demain, Jean, après la journée.
Jean : Pourquoi pas le matin, puisqu’ils ont déjà tout décidé.
Pierre : Une journée de travail est une journée de travail.
Jean : Tu es si sûr de toi.
Pierre : J’ai des informateurs fiables.
Jean : On ne peut pas mettre si vite autant de gens à la porte.
Pierre : Tu es naïf. Tu déchanteras.
Jean : Tu imagines ce que ça signifie ?
Pierre : Toi, encore, tu passeras à travers.
Jean : Qu’est-ce qui te permet ?
Pierre : Il fait l’innocent.
Jean : Tu parles de Lucie ? Je pourrais t’aider.
Pierre : Il ne s’agit pas que de moi.
Jean : Autant essayer de faire quelque chose.
Pierre : Tu ne comprends rien ?
Jean : J’irai parler à monsieur Pfeiffer, il m’écoutera.
Pierre : Tu rêves.
Jean : Il faudra bien qu’il comprenne !
Pierre : Dans quel monde vis-tu, Jean ?
Jean : Il doit y avoir une solution. Il suffit de chercher. Il faut chercher !
Pierre : Bonne nuit, Jean ! Profites-en !
Jean : Viens avec moi, Pierre ! Viens le voir avec moi, puisqu’il est là, juste à côté !

***

Jean : Un oiseau / Un garçon / Un oiseau / Un garçon. L’un vole et l’autre non.

***

Jean : Moi, Jean Bacouri dit le chanceux, je me demande bien ce qu’il pourrait m’arriver de mieux sur Terre. Lucie, y-a-t-il un homme plus heureux que moi ici-bas ?
Lucie : Tes paroles sont… Tu te contentes d’un rien !
Jean : C’est toi que tu considères pour rien ? Nous, rien ? Nous avons tout le ciel pour nous, ses étoiles, le vent tiède qui caresse nos joues, Lucie… L’univers entier nous offre ce bonheur-là !
Lucie : Nous sommes couchés par terre et tu fais le poète, mais ma robe se tâche et je vais prendre froid. Une maison et une table, un repas chaud à prendre tous les deux et puis se retrouver seuls aussi, un peu. Pour moi, cela ne serait plus « rien ».
Jean : Nos vies ne te plaisent plus.
Lucie : Je t’aime, Jean.
Jean : Lucie…
Lucie : Il faudra bien que tu comprennes.

Cette pièce écrite un peu à la manière d’un conte initiatique opposant la liberté d’un jeune homme, Jean, à une société qui veut lui imposer son propre destin, a suscité l’intérêt du Comité de lecture. L’écriture est économe mais juste.
Comité de lecture de la Comédie de l’Est – Colmar

Les rues de la petite ville sont envahies de baraques de foire et des musiques entraînantes incitent à la danse. Il y a également, attirés par la fête, tous les petits métiers de l’errance : une vendeuse de rêve, un trafiquant, un rat qui parle comme dans les vieilles histoires allemandes et tout l’univers de la pièce est empreint de cette ambiance à la Grimm, ambiance joyeuse et onirique d’une parabole dramatique sur l’amour et la bonne fortune. La bonne chance de Jean Bacouri est d’avoir su gagner l’amour de Lucie Pfeiffer, la fille du patron. En l’épousant, il touchera le pactole : la fille et l’entreprise. Mais Jean n’a pas envie de profiter de cette chance. Il ne veut pas être le patron, il ne veut pas dans quelques mois annoncer à ces camarades qu’il doit les licencier.  Mais son dilemme est bien plus simple et au cœur de la fête, porté par la musique, Jean est tout simplement heureux et ce bonheur-là lui suffit. Jean ne veut que l’amour, il ne veut pas l’argent. Si les deux vont ensemble, il renoncera au deux. Ce qui n’est pas le cas de Pierre, le meilleur ami de Jean. Le mystère de Jean Bacouri est aussi ténébreux que celui d’Hamlet, aussi fantasque que celui de Woyzeck et passe par des renoncements et des intransigeances inaccessibles à la raison ordinaire. Le prix de l’amour inaliénable à la possession et la trahison. Une belle pièce au style aérien, à la surprenante humanité, servie par une langue musicale et une construction  qui cherche le mouvement tourbillonnant de la griserie.
Comité de lecture du Panta Théâtre – Caen

Un sujet simplissime, une pièce magnifiquement écrite, un opéra de la vie, de l’amour et de la sagesse, un pamphlet contre les intérêts d’argent. Cette pièce pourrait paraître naïve, mais c’est une œuvre intelligente, portée par des personnages truculents, c’est une bouffée d’air qui fait du bien mais également une pièce qui demande un gros travail musical.
Comité de lecture Influenscènes