Les Chants d’Arkè – 2008

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Les Chants d’Arkè sont nés d’une commande de l’Espace Boris Vian de Saint-Étienne (42), dans le cadre du projet Croisements de regard(s).
De janvier à octobre 2008, j’ai été accueilli en résidence, autour de l’écriture poétique, au sein de deux structures sociales stéphanoises.
Le public se composait de sans-abris, de demandeurs d’asile, plus généralement de personnes en rupture de ban.
Comment approcher la langue contemporaine ?
Comment se dire à travers elle et que dit-elle de nous aussi ?
Ce projet fut par dessus tout une histoire de rencontres, de heurts et de réciproques ignorances aussi.

En résumé…

Un terrain vague, la nuit, au milieu de la ville.
Quelques lumières de-ci-delà.
Lampadaires et étoiles.
Une joueuse d’accordéon lance son air, rapide, s’échappe.
Et Arkè arrive au pas de course.
Elle s’envole, emporte son rire.
Elle nous emporte, de son rire aussi…

Arkè pénètre sur scène pour dire le monde, dire son monde.
Elle le chante et la danse l’emmène.
Elle le murmure et le fait trop haut, bas, ou trop loin, de toute façon toujours trop.
Elle se transforme, se joue, s’amuse.
La folle.
Et puis de temps à autre, aussi, s’oublie un peu, Arkè, à elle-même se parle.

Entre chœurs à deux voix, versions cabarets, imprécations sous le ciel, Les Chants d’Arkè proposent une traversée de la nuit, balancent de la colère devant le monde comme il va, à la grande beauté du monde comme il devra être.

mise en scène de Simon Grangeat – compagnie Traversant 3
avec Ariane Lagneau (jeu) et Karine Quintana (accordéon)

Chant 1 – Perdre ses yeux au ciel, pour être sûre de s’y bien noyer

Arkè se campe en face de La Seconde, rit, à grands éclats, rit.
Puis elle fouille dans ses poches et sort deux pommes d’un rouge éclatant.
Elle les offre à La Seconde, les pose à côté de l’accordéon.
Continue un bout sa danse.
S’arrête et reprend son souffle.
Pendant ce temps, La Seconde s’est mise à chanter.

La Seconde :
C’est bien toujours
La même histoire
La nuit le jour
C’est le grand foutoir

Tu voudrais toi
Apporter l’ordre
Dans ce désordre
Oui, mais voilà

(…)

Temps.

Arkè :
C’est la nuit. Je commencerais comme cela :
c’est la nuit et l’on me nomme Arkè, la première.
Et dehors, à portée, bras tendu, c’est la nuit. Et l’air même
s’assombrit et ralentit sa course. Ou bien le ciel par-dessus tout
pose son manteau de bohème et laisse apparaître dans les creux,
les accrocs, les éclats de lointaines lumières. Étoiles.

Il fut un temps où le ciel en ses sept voûtes se dressait par-dessus moi
comme le toit protecteur d’une demeure. Et le mouvement,
pour moi œuvré, des sept planètes réjouissait mon cœur.
Et leur cristal résonnait à mon égard d’harmonies introublées.
Et mes pieds se faisaient légers, le soir, lorsqu’ils sautillaient,
amants sur la terre encore chaude, poussière soulevée
recouvrant le caillou des bordures de chemin, sable sec
s’épandant entre les herbes rares, et la nuit-même alors n’était jamais Ténèbre,
et ma danse jamais solitaire car le monde alors, comme la nuit et le ciel,
n’était que compagnons partout tapis. Regards nichés en chaque recoin.
Esprits aux aguets. Me veillant.

Il fut un temps où les étoiles étaient pour moi plantées
comme clous dans l’épaisseur de la sphère céleste. Suprême rempart.
Velours dardé d’infinies pointes, comme autant de repères,
lumières à moi-même destinées. Degrés immobiles. Fidèles phares
guidant mes errances et traçant de là-haut des chemins fermes. Appuis.
Et Orion le chasseur veillait sur moi alors. Et Hercule tenait serrées
les ombres menaçantes. Et la ménagerie magnifique toute entière
m’ouvrait la voie : ourse grande et petite ourse, cygne, dragon,
poissons austraux, serpent, lièvre, corbeau ou aigle.
Ou bien une autre fois, c’est Vénus qui me tenait la main
sitôt le soir tombé et la peur disparaissait, qui était née déjà
à l’intérieur de moi. Vénus.

Je suis Arkè, la première, et ce sont mes propres nuits qui furent ainsi.
Et les nuits de mon enfance bercées de ces compagnons-là.
Et le monde était clos alors et un fleuve sans limite
l’entourait et quiconque l’approchait disparaissait à jamais
dans le rien et le vide et le jamais-plus-jamais-été.

Elle commence à chanter, et La Seconde l’accompagne.

C’est la nuit, toujours. Dehors, c’est la nuit.
Mais cette nuit a changé et le dehors n’est plus mien.
Ma voûte, ma précieuse, a volé en éclats et les sept-cents étoiles
qui là-haut me veillaient sont dispersées et ne s’offrent plus à moi,
mais à chacun. Vulgaires. Communes. Brillent toujours,
même lointaines. Brillent encore, même disparues depuis longtemps,
même déjà mortes. Brillent encore, même mortes.
Phares oubliés, là, obstinés inutiles s’obstinant à briller inutiles.
Roches amassées et concrétions sans âme.
C’est bien encore la nuit, mais bien plus encore aujourd’hui
les Ténèbres qui occupent la place. Ne reste que la foule
agglutinée des étoiles, le soir, vacillent informes et déjà presque
indéchiffrables. C’est la nuit, mais ne demeurent que
scintillements décoratifs pour fin de soirée sans lampadaire.
Et ma danse se fait creuse et mes pieds rendus gourds trébuchent
sur le béton. S’abîment. Et le silence partout se fait.

Fin du chant. Temps.

La pièce a été écrite en immersion lors d’une action à Saint Étienne auprès d’associations citoyennes s’occupant de populations en souffrance (sans abris, malades du Sida…) Mais l’auteur n’a pas cédé à la tentation évidente de décrire avec plus ou moins de réalisme les situations qu’il a rencontrées, il les a transcendées en rédigeant cette parole incendiaire, véhémente, légendaire, comme une parole nécessaire à tous ceux que la société écarte. Une belle écriture, une véritable force poétique qui peut paraître lourde parfois mais de la même nature que cette gêne qu’on éprouve à regarder les plus pauvres.
Comité de lecture – Panta Théâtre

Au théâtre j’aime bien les textes qui s’adressent apostrophent, convoquent, nomment ceux qui les écoutent, leurs destinataires cachés dans le noir de la salle et réduits provisoirement au silence, ces veilleurs-voyants rassemblés en face et en vue de saisir le poème. Grangeat écrit des textes comme ça, et celui / celle qui porte le chant, le poème, est comme un médium par où la langue filtre et se communique. Ça demande au comédien / comédienne beaucoup plus qu’interpréter un texte ou un personnage, ça lui demande de s’ouvrir à une opération médiumnique qui a souvent commencé bien avant la représentation. Dans les chants d’Arkè, la diseuse / chanteuse est un médium de théâtre qui nous fait passer des étoiles à la boue, de l’éternité des galaxies au temps d’aujourd’hui, de la splendeur des astres aux loques des va-nu-pieds du macadam, mais avant, la langue de Grangeat s’est frottée longuement en immersion avec celle des résidents de foyers d’hébergements d’urgence… Et c’est nourri de ce double passage mediumnique que le poème nous parvient aujourd’hui. Inutile de préciser que ça n’a rien à voir avec ce que d’autres appellent de la médiation culturelle…
Vincent Bady – Les Nuits du NTH8