Terres Closes – 2011

Le TexteLire le début du texteIls ont dit

Fragments d’errance à travers les frontières mondiales contemporaines.
De murs en murs.
Ceux que l’on casse, ceux que l’on reconstruit.
Comment circule le monde ?
Qu’en est-il de l’étranger aujourd’hui ?
Des migrations et de ses clandestinités ?

Terres Closes est finaliste de l‘Inédit Théâtre 2012.
Le texte a été sélectionné par le comité de lecture de l’association Postures ainsi que par le label Jeunes textes en liberté.
Il est publié en extraits dans le numéro 2 de la revue Le Bruit du monde.

En résumé…

Le périple entrepris par le voyageur se déroule en cinq étapes. Il commence le long du mur le plus important jamais érigé sur Terre : celui qui borde la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Il continue en Afrique, d’abord dans le Sahara, puis le long des frontières de Ceuta et Melilla et enfin en compagnie des migrants traversant la Méditerranée. Son voyage s’achève sous le mur le plus infranchissable qui soit : le rempart d’un système administratif toujours plus complexe.

Tout au long du trajet, la tonalité et le contenu des notes prises par le voyageur varient. Tantôt constat blanc d’une réalité brutale. Chiffres. Matériaux. Efficacité opposée aux déclarations d’intentions. Tantôt presque adressées. Conseils donnés à un potentiel candidat à la traversée clandestine. Parole d’ainé. Expériences transmises d’homme à homme.

On commence à distance. On commence loin de nous, loin d’Europe, loin du je. Puis le sujet se rapproche, petit à petit. Se fait intime. Se fait tout contre.

Premier chant – Murs

En 1989,
j’ai onze ans.
En octobre 1989,
j’ai onze ans, et je me souviens.

Des scènes de liesse.
De victoires.
La foule innombrable,
fraternelle,
exubérante,
la foule, en flot compact,
joyeux, sous la lumière des
lampadaires et des puissantes lampes de chantier,
dans la nuit de Berlin.
Haleines en buée, bonnets de laine
et manteaux épais aux couleurs criardes.

J’ai onze ans, et je me souviens
de ces petites victoires, pierres arrachées une à une,
coups de masse donnés sur le rempart,
lui, debout, fier, dressé droit sur le mur, poing levé,
et les orchestres, et les danses, et le
flot continu franchissant la frontière.
Les embrassades.

En 1989, j’ai onze ans, et je me souviens.
On a dit une victoire.
On a dit la fin de la honte.
On a dit le monde libre.
Et les rages joyeuses ont mis à terre le mur.
On a dit un symbole.

***

Grillages.
Barbelés.
Rangées multiples de barbelés.
Champs de mines.
Barrières électrifiées.
Barrières Texas.
Fossés.
Murs de béton.
Murs d’acier.
Doubles murs d’acier.
Triples murs d’acier.
Barrières flottantes.
Hauteur trois mètres.
Hauteur six mètres.
Hauteur dix-huit mètres.
Checkpoints.
Miradors.
Tourelles.
Clôtures virtuelles.
Senseurs.
Radars automatiques.
Caméra infra-rouges.
Reconnaissance automatique des visages.
Patrouilles de surveillance.
Hélicoptères.
Navettes rapides.
Jeeps.
Contrôler.
Endiguer le flux.
Maîtriser le flux.
Défendre la forteresse assiégée.
Nous sommes au vingt-et-unième siècle.

***

Aucunes armées se faisant face.
Pas d’assaut en vue.
Pas de charge.

La forteresse assaillie
déploie ses militaires et
ses défenses contre
de petits groupes d’individus.
Clandestins.
Illégaux.
Traquant l’invisibilité.
Guettant la faille
plutôt que l’affrontement.

***

Il faut passer
inaperçus
passer.

Il faut guetter.
Dans l’immensité des paysages.
Guetter les minuscules
déplacements
clandestins.

***

Il y a les contrebandiers.
Marchands d’armes.
Trafiquants de drogues.
Passeurs de femmes.
D’enfants.
Toute marchandise négociable de l’autre côté de la frontière.
À bon prix.

Il y a les terroristes.
Islamistes.
Maoïstes.
Indépendantistes.
Rebelles en tout genre.

Il y a les luttes territoriales.
Ce caillou à moi.
Cette dune à toi.
Cette source à.
Ce verger.
Ce puits de pétrole.

Il y a les migrants candidats à la clandestinité.
Affamés chez eux.
Lassés de la corruption.
Traqués par le pouvoir.
Victimes civiles de conflits locaux.
Engagés menacés.
Désespérés de tout avenir.

Et ceux aussi, plus simplement,
qui voudraient voir le monde.
Tenter l’aventure.
Le rêve.

Il y a la frontière à protéger.
La sécurité à assurer.
Notre sécurité.

Il y a la souveraineté nationale à défendre.
Le territoire.
Le moi.
Là.
Moi,
ici.

Il y a le mur.

Franchir une frontière est une guerre. Être migrant, c’est être l’ennemi. Rappelons-nous que « l’origine du mot frontière vient de front, un terme militaire, qui désigne la zone de contact avec une armée ennemie. » Les migrants des pays du Sud à l’assaut des forteresses du Nord, le conflit sans pitié qui s’engage, vécu du côté des migrants, voici l’angle d’attaque choisi par Simon Grangeat dans Terres Closes.
L’auteur nous offre sept chants dans lesquels il s’adresse directement aux candidats à l’émigration. Sept chants d’une guerre qui ne dit pas son nom pour mettre en lumière l’hypocrisie de nos sociétés occidentales, qui prônent les droits de l’homme et les bafouent extra-muros. Une écriture qui interroge les mécanismes de défense des frontières et ce qu’ils impliquent en termes de gâchis humain. Entre force brute et moyens plus pernicieux (citons par exemple les campagnes de propagande dissuasives suivies d’arrestations arbitraires, sur simple soupçon d’envie d’émigrer – cela ne vous rappelle rien ?), les États du Nord font la guerre aux migrants avec tout le zèle que leur confèrent leurs moyens et l’alibi de la sacro-sainte intégrité territoriale.
Le style est direct, percussif, cru, à la limite de la froideur, une froideur pédagogique ; il s’agit d’être sûr que chaque candidat appréhende comme il se doit l’ampleur de la tâche, qu’il s’arme, qu’il se blinde, car la lutte sera féroce.
La désescalade est loin d’être amorcée. La défense des frontières se fait chaque jour de manière de plus en plus paranoïaque, les dépenses au nom de la « sécurité » sont incessantes, les projets de construction d’enceintes de confinement se multiplient. On ne combat pas le feu par le feu. Terres Closes nous l’assène : « le nombre de morts / en mer / s’élève toujours. Les candidats au départ / sont toujours aussi / nombreux. » A quand une politique globale responsable qui agisse sur les causes de l’émigration, au lieu de combattre aveuglément les symptômes ?
Loïc Yavorsky – Revue Le Bruit du Monde # 2