Un Coeur Moulinex – 2015

Le TexteLire le début du texteEn lecture...Ils ont dit

Un Cœur Moulinex est né d’un projet mené avec le conservatoire à rayonnement départemental, les archives municipales et la ville d’Alençon (61) en 2012-2014, intitulé Des Vies dévissent.
Suite à cette première aventure et à ma rencontre avec l’histoire des Moulinex, j’ai eu envie de continuer à écrire, au delà de la contrainte de la commande première.

Un Cœur Moulinex s’appuie sur l’histoire de Moulinex, non pas dans une approche anecdotique, mais en prenant le parcours de l’entreprise comme un cas d’école – l’exemple type d’une aventure industrielle percutée de plein fouet par la mondialisation et la financiarisation de la fin du vingtième siècle.
L’aventure de Moulinex devient ainsi le modèle à travers lequel peut se comprendre le mouvement global d’industrialisation / désindustrialisation qui s’abat sur les économies européennes depuis trente ans.

L’écriture de ce texte a été accompagnée par le collectif À Mots Découverts. Encore un immense merci à eux.

En résumé…

En 1932, contraint de manger une purée granuleuse préparée par sa femme, un obscur bricoleur de Bagnolet imagine l’ustensile qui fera sa fortune. Le moulin-légume à manivelle est né – et la Manufacture d’Emboutissage de Bagnolet, rebaptisée Moulinex, devient un empire industriel mondial.
Soixante-neuf ans plus tard, le groupe dépose le bilan – les usines sont rachetées ou démantelées, les ouvriers licenciés, tandis que les dirigeants quittent le navire en parachutes dorés.

 

Ouverture

Le chœur des comédiens.
6 : Moulinex…
2 : Ça vous dit quelque chose, Moulinex ?
7 : Des robots, des aspirateurs, des fers à repasser…
6 : Ça dit quelque chose à tout le monde !
1 : Moi, je me souviens de la yaourtière chez mes parents, quand j’étais petite. Orange et marron. Une sorbetière en aluminium, aussi…
7 : Le moulin à café de chez ma grand-mère. La purée, le dimanche…
3 : Ah oui ! Le presse-purée !
7 : Le nombre de fois où je me suis coincé, là, avec le moulin entre les cuisses…
3 : On se battait pour tourner la manivelle !
5 : Moulinex, c’est un des plus grands succès industriels français du vingtième siècle.
3 : Ça faisait des batailles de cousins !
6 : Des dizaines de milliers d’ouvriers, en France et dans le monde entier…
5 : Et puis, pour débuter le vingt-et-unième siècle, c’est aussi l’une des plus grandes faillites françaises !
1 : Une épopée de presque un siècle, qui s’achève en tragédie.
4 : Nous, on a voulu savoir.
5 : Comment ça commence, une aventure industrielle ?
7 : Et puis surtout, pourquoi ça finit ?
4 : On a voulu comprendre.
1 : Au début, c’est assez simple. C’est une histoire d’ici-même.
4 : Ça joue à domicile.
1 : Mais après, ça grandit. Après, ça se développe.
7 : Au début, il y a les filles du coin, les gars du cru.
5 : Le petit Georges, l’usine d’Ozé…
1 : Au début, c’est assez simple. C’est plus tard que ça se complique.
2 : Sur la fin, ça se complique. Parce que sur la fin, ça joue aussi en Espagne, en Pologne, en Italie.
5 : Ça joue en Irlande, ça joue en Allemagne, ça joue à Mexico…
7 : Ça joue aux banques, ça joue en bourse.
1 : Après, ça DRH, ça dir’com… Ça management offensif, ça troubles musculo-squelettiques.
2 : Ça rachète, ça sous-traite…
5 : Le monde moderne, quoi.
4 : Une épopée qui s’achève en tragédie.

D’une purée mal écrasée

5 : Au début, on ne sait pas grand chose. Les origines, c’est toujours assez mystérieux.
6 : Il faut imaginer…
5 : Par exemple, un atelier sombre de la banlieue parisienne. La pénombre, la poussière et puis un homme solitaire. C’est le vieux.
6 : Le vieux, quand il est jeune.
5 : C’est Pépère. Le père la pipe.
6 : C’est le fondateur : Jean Mantelet.
5 : Au début, on est en 1932 et l’ambiance n’est pas particulièrement joyeuse.
Jean Mantelet : J’ai trente ans. Je fabrique des produits agricoles qui sont achetés uniquement par des hommes – des pommes
d’arrosoir, des pompes, des sulfateuses… Mais moi, je veux fabriquer un article acheté par les femmes ! Je veux absolument travailler pour
les femmes. Dans la vie, il faut viser une clientèle. Ma clientèle à moi, ce sont les femmes.
5 : Cela fait plus de dix ans qu’il cherche.
Jean Mantelet : Dix ans que je ne pense à rien.
5 : Et puis un soir…
Jean Mantelet : Je suis à table.
5 : Sa femme, sa Fernande, lui sert une purée…
Jean Mantelet : Infect !
Fernande Mantelet : Jean !
Jean Mantelet : Comment peux-tu réussir aussi mal ton affaire ?
Fernande Mantelet : Jean !
Jean Mantelet : Comment as-tu réussi à faire plus de grumeaux que de purée de purée de nom de nom de bon sang, mais c’est bien sûr !
C’est de cela dont vous avez besoin, vous, les femmes ! C’est cela que tous les maris rêveront de vous offrir ! Un moulin à légumes !
Fernande, écoute-moi bien, ma Fernande : à partir de cette purée mal écrasée, moi, Jean Mantelet, je vais bâtir un empire industriel
international !

3 : Monsieur Mantelet ?
Jean Mantelet : Oui ?
3 : Vous ne parlez pas de l’autre histoire qui circule sur l’invention du moulin à légumes ?
Jean Mantelet : Quelle autre histoire ?
3 : Le brevet des deux inventeurs suisses, vous savez /
Jean Mantelet : Il n’y a jamais eu d’inventeurs suisses.
3 : Simon et Denis, je crois.
Jean Mantelet : J’ai gagné le procès.
3 : Ah bon, il y a eu un procès ?
Jean Mantelet : Ces Suisses n’avaient jamais exploité leur invention en France ! Article 32 de la loi du 6 juillet 1844.
3 : Vous savez très bien que la justice ne s’est pas prononcée sur le fond de l’affaire.
Marcel Georges : Fin de l’entretien, mademoiselle.
Jean Mantelet : Merci, Georges.

Marcel Georges : Armé de son brevet n°732.100, monsieur Mantelet lance la fabrication de ses premiers moulins à légumes.
Fernande Mantelet : En mars 1932, Jean part à la foire de Lyon avec quarante appareils.
Jean Mantelet : 36 francs ! Demandez votre moulin à légumes ! Moderne et révolutionnaire !
Fernande Mantelet : 36 francs, c’est ce que gagne un ouvrier pour toute une journée de travail.
Jean Mantelet : Demandez votre moulin à légumes !
Fernande Mantelet : L’échec est retentissant.
Jean Mantelet : Qui n’a pas encore son moulin à légumes ?
Marcel Georges : Jean Mantelet quitte la foire de Lyon après une seule vente.
Fernande Mantelet : Jean…
Jean Mantelet : Il y a un problème, il faut résoudre ce problème. Mon moulin à légumes est trop cher, il faut diminuer son prix.
2 : Alors, pour déterminer un prix, la formule est extrêmement simple /
Jean Mantelet : Si je vends beaucoup de moulins à légumes, je peux baisser ma marge. Je gagne peu sur chaque exemplaire, mais je me
rattrape sur la quantité.
2 : Monsieur Mantelet vient de faire une seconde découverte.
Jean Mantelet : Oui, enfin…
2 : Cela s’appelle /
Jean Mantelet : Le prix bas par la consommation de masse !
2 : L’économie d’échelle, parfaitement.
Jean Mantelet : Révolutionnaire !
2 : Alors, le principe de l’économie d’échelle, c’est très simple /
Jean Mantelet : Il faut que je divise mon prix par deux. Donc, il faut que je multiplie ma production par douze et demi.
2 : Puisque vous le dites.
Fernande Mantelet : En mai 1932, Jean part à la foire de Paris. Cette fois-ci, il emporte avec lui cinq cents appareils.
Jean Mantelet : Vingt francs !
Marcel Georges : Les stocks sont dévalisés en trois jours.
Jean Mantelet : Vingt francs !
Marcel Georges : Plus des commandes pour les six prochains mois.
Jean Mantelet : C’est tellement facile !
Fernande Mantelet : Et le prix du concours Lépine !
Jean Mantelet : Un jeu d’enfant !
Marcel Georges : En 1932, la Manufacture d’Emboutissage de Bagnolet sort dix mille pièces du désormais célèbre « moulin à légumes ».
Jean Mantelet : Le chevalier servant de la ménagère !

Marcel Georges brandit un moulin à légumes à bout de bras.
Marcel Georges : Regardez ce que j’ai trouvé aux Arts Ménagers !
Jean Mantelet : Le chevalier servant de la ménagère !
Marcel Georges : Pas du tout.
Fernande Mantelet : Qu’est-ce que c’est ?
Jean Mantelet : C’est mon moulin à légumes !
Marcel Georges : Regardez mieux !
Fernande Mantelet : Jean, vous avez des imitateurs…
Jean Mantelet : C’est très grave. Laissez-moi.
5 : Jean mantelet réfléchit.
Jean Mantelet : C’est une question de vie ou de mort.
5 : Il prend le taureau par les cornes.
Jean Mantelet : J’ai trouvé !
5 : Qu’est-ce que je vous disais !
Jean Mantelet : Je baisse le prix à quinze francs !
Fernande Mantelet : Qu’est-ce que tu dis ?
Marcel Georges : Quinze francs ?
Jean Mantelet : À ce prix personne ne pourra me suivre ! Augmentez la production !
Marcel Georges : En 1933, il faut fabriquer six cents mille pièces. En 1934, plus d’un million.
Jean Mantelet : Je sors chaque jour huit mille moulins à légumes !
Marcel Georges : Pour l’année 1936, presque trois millions de pièces.
Jean Mantelet : Nous y sommes presque !
Fernande Mantelet : Vos concurrents ont pratiquement tous disparu…
Jean Mantelet : Augmentons encore un peu la production et il n’en restera plus un seul !
Marcel Georges : Monsieur Mantelet, l’usine de Bagnolet ne le permet pas. Il nous faudrait une usine plus grande.
Jean Mantelet : Une nouvelle usine ?
Marcel Georges : Ce serait l’idéal, oui.
Jean Mantelet : Alors je veux de la place.
Marcel Georges : Bien sûr.
Jean Mantelet : Je veux un terrain pas cher.
Marcel Georges : Évidemment.
Jean Mantelet : Je veux des salaires bas.
1 : Ils délocalisent ?
5 : Mais non !
1 : Je pensais qu’ils envoyaient tout en Chine !
5 : Ce n’est pas possible, on n’est qu’en 1937 ! La Chine est en pleine guerre avec le Japon. Il y a des bombardements, des attentats, des /
1 : Dans les colonies, alors.
5 : Les colonies ?
Marcel Georges : Monsieur Mantelet, le personnel s’inquiète.
1 : La Cochinchine…
Marcel Georges : On parle d’un départ en Orient.
Jean Mantelet : Qui parle de l’Orient ? Cherchons tout simplement un endroit en province.
1 : Vous avez dit province, monsieur Mantelet ?
Jean Mantelet : Parfaitement, oui.
1 : Monsieur Mantelet, à côté de chez mes parents, en Normandie, il y a une grande usine désaffectée, au bord de la Sarthe. Peut-être
qu’elle pourrait faire l’affaire…
Jean Mantelet : Prenez rendez-vous immédiatement. Nous partons en auto.

Un cœur Moulinex a été lu pour la première fois en intégralité et en version (presque) définitive le mardi 17 novembre 2015, au théâtre 13 – Paris, dans le cadre des Mardis midi.

Voici quelques photos du magnifique travail dirigé par Chloé Simoneau (collectif La Cavale)
avec Benoit Di Marco, Julien Large, Julie Ménard, Blandine Pélissier, Emmanuel Rehbinder, Lola Roskis Ginembre et Chloé Simoneau

Un grand merci à eux…

Chapeau bas. C’est un pari d’écriture relevé brillamment et pourtant le terrain était semé d’embûches, il me semble. Déjà, l’auteur réussit à raconter presque un siècle en une pièce et à rendre cette somme colossale d’informations digeste, drôle et pertinente. Il parvient aussi à faire d’un théâtre sacrément documenté une vraie matière à jeu pour les acteurs. Par exemple, par la distribution qu’il propose, où les acteurs sont amenés à jouer plusieurs rôles différents et où un même acteur passe de Jean Mantelet à la ménagère de la pub. Il y a vraiment tout un théâtre à jouer derrière, c’est très enthousiasmant.
Collectif A Mots découverts

Une belle affirmation d’un théâtre dit documentaire, c’est très bien écrit avec un sens du dialogue et des situations efficace qui donne envie de jouer.
Collectif A Mots découverts

L’auteur parvient avec brio à mettre en valeur tout ce que la saga Moulinex peut avoir d’édifiant, au point où si on ne savait pas l’histoire réelle, on aurait parfois du mal à y croire, surtout pour ce qui est de la dernière période où la logique humaine est évacuée pour le profit vorace d’une poignée de spéculateurs sans scrupule et sans vision du long terme… Une belle tranche d’histoire de l’industrie française. Collectif A Mots découverts

Simon Grangeat parvient à trouver cet équilibre entre le grand respect qu’il accorde à la parole subjective des ouvrières et la réalité de l’histoire telle qu’elle s’est passée dans les faits. Par exemple, il arrive à contrebalancer d’un côté la figure paternaliste de Mantelet (sans doute romancée parfois par les souvenirs qu’en ont gardé les ouvrières) avec les événements tels qu’ils se sont passés : les doigts coupés etc… Son pari est réussi. En s’attachant à la petite histoire qui devient l’énorme histoire de Moulinex, on est dans les rouages du changement de siècle, de toute une histoire du commerce et de la France.
Collectif A Mots découverts

Ce qui est étonnant, c’est que même si la fin de l’histoire nous est annoncée dès le début, il y a un vrai suspense, on suit son déroulement avec un intérêt toujours soutenu et on est sonné par le choc terrible de sa conclusion. Je suis, à la lecture de la pièce, consternée et stupéfaite comme je le suis à la lecture des livres de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, qui, d’ailleurs, pourraient tout à fait préfacer cette pièce quand elle sera éditée.
Collectif A Mots découverts

Extrêmement bien documentée, la pièce a beaucoup d’intérêt et, au delà de son exemple, raconte avec intelligence une histoire beaucoup plus universelle : l’évolution entre une pensée capitaliste encore humaniste et paternaliste, d’une entreprise bâtie sur la production effective de biens de consommation utiles et les dérives d’une désindustrialisation qui passe par la robotisation, la délocalisation, l’abandon d’un savoir-faire pour finir par l’économie purement spéculative. Une pièce très instructive dans une forme, originale en France, de théâtre-documentaire.
Comité de lecture du Panta théâtre – Caen

Vrai texte de théâtre éducatif et populaire, Un cœur Moulinex est le symbole des dérapages du monde économique. Issus de tous les corps de métier, du fondateur aux ouvrières, du dessinateur industriel aux rapaces financiers, en passant par les historiques « contremaîtres », les personnages expliquent leurs vécus et suivent leur logique, plus ou moins humaine selon leur condition respective.
La pièce, construite en crescendo jusqu’à la chute finale de Moulinex, a des allures de drame antique.
Comité de lecture du Panta théâtre – Caen

L’auteur, grâce à une très forte empathie vis-à-vis de ses personnages, évite toute pédagogie roborative ou pire, tout cours d’histoire économique indigeste. À partir d’une documentation riche et dense, Simon Grangeat traduit très justement l’esprit des protagonistes et de l’époque : le rythme de l’écriture épouse celui de la chaîne et de la condition ouvrière (« La machine, ça coûte cher, alors on la graisse régulièrement, on l’entretient. Une ouvrière, on peut la changer plus facilement »).
La même histoire se déroulant en parallèle sur plusieurs niveaux hiérarchiques, la rupture entre l’ancien monde et le nouveau en est d’autant plus fortement violente.
Simon Grangeat traduit cette rupture à travers l’irruption du vocabulaire en « ing », l’implication des vautours de la grande distribution et des groupes financiers étrangers ou la disparition progressive des personnages ouvriers dans la pièce au fur et à mesure de la cassure économique. Mais surtout, à travers l’arrivée des financiers qui auront, forcément, le dernier mot, dans une terrible fuite en avant. Leur dernière phrase, lapidaire, conclut la pièce et une épopée industrielle à l’image de tant d’autres : « Appelez-nous un taxi, nous rentrons ».
L’horreur économique…
Comité de lecture du Panta théâtre – Caen

Véritable manuel à l’usage de tous pour comprendre les dérapages du monde, Un cœur Moulinex, texte à jouer et à vivre, écrit avec une virtuosité humaniste touchante et réaliste, mérite de circuler dans tous les lieux d’éducation et d’échanges, d’être traduit, lu et relu, ici, là-bas, partout.
Comité de lecture du Panta théâtre – Caen