Une si jolie mariée – 2015

Le TexteLire un extrait du texte

Une si jolie mariée est une commande des Tréteaux de France, dans le cadre de ses valises théâtre qui accompagnent la création par Robin Renucci du Faiseur, texte d’Honoré de Balzac.
Il s’agissait, pour Alexandra Badéa, Louise Doutreligne et moi-même, d’écrire en écho avec les thématiques de la pièce, de répondre à sa manière aux personnages créés en 1840, lors de ces premiers temps de boursicotage et de spéculations, de jouer avec cette première incursion théâtrale où l’on passe son temps à « attendre Godeau »…

En résumé…

D’un côté, les terrains de golf et les négociations informelles, fusions / acquisitions, coups spéculatifs et autres grandes manœuvres, de l’autre, les salles collectives de la société Elevmax Élévateurs, pauses cigarettes, fin de cantine, parvis d’usine après les journées de travail.
De toutes parts, des fragments de vie, moments saisis sur le vif, entre deux générations, entre deux mondes.
Il y a de la bascule dans l’air.
Quelque chose va se passer qui bousculera les habitudes.
Une si jolie mariée met en jeu l’instant précis du rachat boursier d’une entreprise et ses conséquences dans le quotidien des employés.

Pause cigarette

Le parvis d’Elevmax Élévateurs.
Un bâtiment industriel des années 80.
Toit de tôle ondulée jaunâtre. Piliers de métal dont la peinture rouge s’écaille.
Quatre employés s’abritent de la pluie.
Ils sortent chacun une cigarette.

Henri : Je t’en offre une ?
Julien : Tes Gitanes ? Non merci !
  Marion : C’est tous les jours comme ça ?
  Hélène : Des fois plus calme, des fois plus tendu.
Henri : Les filtres, t’es pas obligé de les enlever !
Julien : Je préfère quand même les miennes, merci !
  Marion : Toute seule, tu aurais eu du mal !
  Hélène : C’est pour ça que je suis bien contente qu’ils t’aient envoyée, tu vois.
  Marion : Il y aurait de quoi faire deux postes !
Henri : « Palenie zabija »…
  Hélène : Je l’ai déjà fait, faut pas croire que ça leur fait peur !
Henri : C’est en quelle langue ?
  Hélène : Et à moi non plus, d’ailleurs.
Julien : Polonais.
  Marion : Pourquoi ils embauchent pas, s’il y a de quoi les faire, les deux postes ?
Henri : C’est moins cher ?
Julien : Qu’est-ce que tu crois !
  Hélène : Ils prennent plus d’engagement. Ça fait dix ans qu’on n’a pas signé un seul CDI. Tout en contrat court, en intérim, en sous-traitance…
Julien : Je les touche deux fois moins cher qu’ici, t’imagines ?
Henri : Même les clopes…
  Marion : Vues mes conditions d’embauche, ils auraient tort de se gêner.
Henri : Il n’y aura bientôt plus que ça…
Julien : Arrête de râler, papy.
  Hélène : C’est pourtant pas le travail qui manque !
Henri : Qu’est-ce que tu crois, toi ?
  Marion : Je suis là, c’est ce qui compte.
Julien : La boîte marche bien, faut arrêter de se faire peur pour rien…
Henri : Tu peux pas comprendre ce que je te dis… T’as pas connu avant.
  Hélène : Aujourd’hui tu es là, oui…
Henri : On est presque plus que des vieux… Ça sent la poussière de partout. C’était pas comme ça, avant. Dans le temps, quand je suis rentré, moi, il y avait un monde, tu peux pas imaginer… Et puis tous les âges… Moi, j’ai signé mon contrat j’avais quatorze ans, tu me crois ?
Julien : Tu me l’as déjà dit, oui…
  Hélène : Ça fait du bien de vous voir là, les jeunes… Ça fait de l’air !
Henri : J’ai plus de quarante ans de boîte, moi ! Quarante ! J’ai commencé, j’étais tourneur-fraiseur. CAP-usine, directement la même année. J’ai jamais décroché ! Ça, c’est un CDI. Quarante ans !
Julien : Arrête, Henri ! Je suis bien comme ça, moi !
  Marion : C’est à ceux d’en haut qu’il faudrait que tu le dises, Hélène !
Henri : Tu peux pas comprendre.
  Hélène : Je le dis à tout le monde, tu sais bien !
  Marion : Il faut encore que je sois reconduite…
Henri : Maintenant je suis technicien-méthode. Tout en promotion interne !
Julien : Je sais…
Henri : C’est pas ta mission intérim qui te permettrait ça…