La Dernière cour du baron Karl Friederich Hieronymus von Münchhausen – 2009

Le TexteEn imagesLire le début du texte

Réécriture du premier livre des aventures du Baron Münchhausen.
Le héros fantastique revient dans sa demeure, à présent vieux et solitaire.
Un hommage à la puissance de l’imagination et à la force du récit ; par-delà les dégâts de l’âge et les égratignures du corps.
La Dernière cour du baron Karl Friederich Hieronymus von Münchhausen est une commande du Théâtre des Valises – Besançon.

En résumé…

Le baron de Münchhausen fait partie de ses rares personnages qui éveillent immédiatement l’imagination, entrainant avec eux un flot d’images et de souvenirs partagés.
On connait son visage élancé.
On se souvient de son cheval, de son voyage sur un boulet de canon, de sa découverte du sol lunaire…

La vie du baron de Münchhausen est faite d’aventures épiques, d’épisodes de chasse, de grandes batailles et de voyages au long cour.
Elles font souvent appel à un imaginaire acrobatique.
Le baron nous invite à le suivre dans ses exploits invraisemblables. Il nous prouve, dans un même mouvement, sa témérité, son courage et son sens de l’improvisation.
Ce baron-là a toujours espéré un jour devenir un grand homme, pouvoir marquer l’histoire – on ne se souvient jamais que des grands hommes…
Ne voulant pas sombrer dans les oubliettes du temps, il va donc ré-inventer sa vie, amplifier ses faits pour tenter de devenir ce qu’il n’a jamais été.

mise en scène de Houari Bessadet – Théâtre des valises
avec Stéphane Poulet (jeu)

1.

Un salon aux meubles recouverts de draps blancs. Table et chaises, fauteuil, miroir et tableaux aux murs, armoires. Une grande verrière, au lointain, donne sur un couloir. Les couleurs de la pièce sont passées. L’appartement est soit abandonné depuis trop longtemps, soit habité par une personne incapable à présent de s’en occuper correctement.
Il fait sombre d’abord. Ombres indistinctes.
Un petit homme passe par le couloir. Il porte ses sacs de course. Poussière ou impression de poussière partout. Il marche très lentement, sort une à une chacune des affaires de ses sacs, les range dans le placard approprié. Ses gestes sont précis et comme depuis longtemps refaits. À la fin, il sort d’un placard une bouteille d’alcool maison et un petit verre, s’assoit derrière sa table, se sert. Il attend. Longtemps, il attend, regards balayant l’espace.
Ensuite seulement, il se décide à parler.

Le Baron Münchhausen : Victor ! Victor, ça y est ! Tu peux ôter les draps blancs de dessus
les fauteuils, Victor ! Tu peux découvrir à nouveau les miroirs et
déchagriner ton cœur, Victor ! Tu peux te réjouir ! Je suis là.
Rentré. Eh ! Pas sans mal ! M’entends-tu ? Pas sans mal.
Pas sans avoir, par trop de fois, dû ruser et faire preuve de malice et
d’ingénieuses stratégies, Victor ! Mais je suis là ! Bienheureux et vivant et
heureux d’à nouveau fouler le sol de cette maison. M’entends-tu ?
Cette demeure m’a manquée ! Que de fois je me suis consolé en pensant à
elle et à toi, dedans, prenant soin d’elle et préparant mon retour !
Que de fois je me suis assoupi, le soir, consolé à l’idée de te savoir ici, toi,
préparant mon retour et m’attendant !
Et pourtant j’ai connu des palais luxueux et des cours dont les allées
étaient toutes encombrées des grands du monde, Victor !
Et pourtant j’ai marché sur des chemins bordés d’or et de pierres ;
et le ciel était fait d’étincelants joyaux, entre eux cousus de fil d’argent,
mais cette baraque, briques et pierres, m’a manquée, et toi, Victor, aussi !
Le vieil homme se lève. Lentement, il se dirige vers une grande armoire. Ouvre les portes tout en parlant. Se cache, comme involontairement, derrière les portes immenses de l’armoire.
Eh ! Comme le temps est étrange… et une même bourrasque
de froid et de neige et de glace m’a ramené ici, qui m’avait porté loin,
il y a de cela longtemps. Une même bourrasque aux vents aiguisés et tranchants.
Victor ! Te souviens-tu ? Victor ? Ta tête ! Quand tu m’as vu partir !
Le rire qui me prit en la voyant, en te voyant, Victor !
Ce rire-là me tint sur la moitié du chemin !
Et je n’avais encore pas décrispé la mâchoire ni de froid ni d’éclat,
que déjà je longeais les rives de la Baltique !
Le vieil homme ressort de derrière les portes de l’armoire. Il est métamorphosé, porte à présent redingote rouge, bottes de cuir et parfaite tenue militaire des officiers prussiens du 18ème siècle. Le tout, très poussiéreux et usé.

2.

Le Baron Münchhausen : Eh ! Ces chemins-là sont froids ! Parole ! Ces chemins-là sont froids,
tout comme étroite est la voie tracée au milieu de leurs forêts !
Si étroite, parfois, et fine et ténue et déjà comme effacée, qu’on croirait
voyager sur la route étriquée qui mène à la vertu, Victor ! Allez ! Si seulement
je m’étais préparé à cela ! Te souviens-tu ? Mais bottes fines
et tunique légère et manteau de printemps… voilà comment
je fus plongé en plein cœur de l’hiver et des arctiques latitudes ! Voilà !
Eh ! Il faut que je te dise, Victor, il faut que je te dise !
Non content d’être parti en tenue transparente sur des chemins de givre,
j’abandonnais ma redingote en route, la laissant sur le dos d’un
plus refroidi, encore, que moi. Aurais-tu vu ce bougre-là ! Presque nu ! Et si vieux, et
si maigre, et l’abîme dans ses yeux, infini ! Presque trop froid
déjà pour avoir besoin d’aide, Victor ! Tu ne me croiras pas,
mais sitôt que j’eus posé mon trop mince tissu par dessus ses épaules,
une voix énorme et de cent mille échos résonnant tonnait
depuis les nues.
Le vieil homme tend un doigt vers le ciel, on entend, depuis les cintres, grossit mille fois : « Je te le revaudrai, Baron, je te le revaudrai au centuple ! ». Silence.
Et puis plus rien. Juste le silence et le rien. Surprenant, non ?

Temps.