
Littérature-Parole
Écrivain de théâtre depuis 10 ans, Simon Grangeat écrit et développe des dynamiques autour de l’écriture théâtrale. Sa protique de la dramaturgie est multiple, sa connaissance du secteur précieuse et notre chance de le rencontrer immense.
Écrire du théâtre pour la jeunesse est pour Simon Grangeat une affaire de circonstance entre le
moment du monde et celui de l’auteur·ice, une adresse précise où la présence du jeune spectateur est forte, une écriture « en direction de ». Entre ces deux formes que sont le roman et le théâtre jeunesse, l’auteur voit une grande contagion, une perméabilité dans les thématiques et dans la façon de parler du monde aux enfants. La question de la représentation est pourtant interrogée différemment, la forme théâtrale amenant une mise en dialogue, un jeu à représenter l’autre, à être l’autre. Le théâtre, c’est la littérature-parole, saisie instantanément par les enfants, même les plus réfractaires à son endroit. La lecture n’est plus affaire de solitude, elle est partage, avec un côté magique quand apparaît la théâtralité.
Immense liberté
Co-rédacteur de la revue La Récolte, Simon lit ce qui parait tout juste et trouve le moment extrêmement enthousiasmant. La qualité d’écriture y est remarquable, novatrice. Il observe une immense liberté formelle, loin du cadre donné par des actes, des scènes, des personnages… Naissent des jeux avec les didascalies, des allers-retours temporels, des changements de décor à première vue absolument impossibles ou, au contraire, des choses d’un minimalisme absolu, une recherche poétique extrêmement puissante.
Aujourd’hui, le théâtre propose des écritures plurielles d’une grande richesse. Alors comment leur donner la visibilité qu’elles méritent ? La pièce théâtrale souffre d’être double, à la fois livre et partition de spectacle. Le secteur de l’édition est très abîmé par une présence trop modeste en librairie comme en médiathèque, une quasi-absence de la critique littéraire. Les solutions sont à trouver au sein même de cet écosystème, en œuvrant à différents endroits afin de mieux intégrer ces textes dans nos paysages littéraires.
Expérience collective
Simon me relate un moment fort, permis par l’écriture théâtrale. À l’issue d’une résidence en collège, est né le texte Nos Rêvoltes. De par l’imprégnation et les discussions que permet une résidence, le texte de départ a réellement bifurqué, mettant en scène, au final, un gamin victime d’inceste maternel. À l’issue d’une lecture faite dans une classe de 5ème, deux élèves très agités sont les premiers à prendre la parole pour témoigner de leur histoire intime, analogue à celle évoquée par le texte. La salle s’est trouvée électrisée par la force de cette parole libérée. C’est de cela dont veut témoigner Simon, de l’expérience collective permise par le théâtre.
« Écrire pour le jeune public, c’est autoriser la parole, la prise de conscience, la relation avec un sujet ou avec le monde, sans jamais y être contraint, si ce n’est pas le moment. Le texte théâtral, c’est être dans une délicatesse permettant à ce public captif, qui n’a souvent pas décidé d’être devant une scène, de se rattacher à l’histoire, de plonger dans ce qui fait théâtre, les aventures des personnages, les décors, les costumes, les autres affects de la représentation. Et c’est de cela dont nous devons, ensemble, nous saisir. »
Myriam Duperron, librairie Croquelinottes
Citrouille n°94

Comme si nous…, une pièce écrite par Simon Grangeat en 2018 a été choisie pour figurer dans les œuvres que les enseignants de collège seront incités à étudier avec leurs élèves.
Ni une consécration. Ni une fierté : « Peut-être la fierté du travail accompli. », finit par modestement reconnaître Simon Grangeat. L’auteur de théâtre originaire de Savoie, Stéphanois depuis dix ans, a vu l’une de ses pièces, Comme si nous…, entrer au programme complémentaire du cycle (de la 5ème à la 3ème) de l’Éducation nationale au milieu de Jean-Paul Sartre ou Marivaux… « C’est absurde », s’amuse l’auteur, encore surpris de figurer dans cette liste d’œuvres que les enseignants vont être incités à travailler avec leurs élèves.
La pièce retenue a été écrite en 2018 et déjà jouée plus de 200 fois. Son histoire roule dans La Chartreuse – un massif que Simon Grangeat connaît bien pour avoir grandi à proximité – où une chorale d’enfants disparaît en rentrant de tournée : « C’est traité comme un fait divers avec une reconstitution, des pièces à conviction… Et, j’ai voulu travailler sur une disparition volontaire des enfants. Et si c’était possible qu’ils soient partis créer les conditions d’autre chose… Une utopie. » Sept ans après sa création, son œuvre va, donc, connaître une seconde vie avec cette « institutionnalisation » qui ne risque pas de lui monter à la tête : « Je garde les pieds sur terre. Est-ce que ça va m’ouvrir des portes ? On verra… »
« Le théâtre, un art très vivant mais très attaqué »
Celui qui a découvert l’art dramatique « entre midi et deux, pour passer le temps » au club théâtre de son collège de Chambéry (Savoie), il y a trente-cinq ans, n’a jamais rêvé de monter sur les planches : « J’avais des copains qui jouaient mieux que moi. » Alors après l’option théâtre au lycée puis une fac de théâtre de Lyon, il s’essaye à la scénographie, puis à la mise en scène, mais c’est dans l’écriture qu’il s’épanouit. Il écrit sa première pièce, Le Cabaret des humiliés, en 2006 : « Une réponse à Sarkozy et à ses propos sur les banlieues notamment à sa phrase sur les karchers. » Une seconde suivra, trois ans plus tard, TINA, sur le thème de la crise des subprimes. Une œuvre encore une fois engagée comme la vingtaine de pièces qu’il a écrite depuis.
Un engagement qu’il exprime dans son art, mais aussi dans ses activités auprès des jeunes. Durant ses années de résidence au centre culturel de La Ricamarie, il a participé à la création du prix Kamari, décerné par des écoliers et des collégiens de cette ville populaire, à un auteur d’art dramatique et a mis en œuvre une série de portraits d’habitants de la commune ; il a également mis en place un projet « Le Journal de Bord immobile » avec des enfants du quartier stéphanois Beaubrun-Tarentaize, une invitation au voyage sur les origines géographiques et historiques…
L’engagement enfin, dans la défense de la culture et du théâtre en particulier : « C’est un art très vivant, en particulier à Saint-Étienne, mais c’est un art très attaqué avec la baisse des subventions, comme on le voit dans les Pays de la Loire ou même dans la région Auvergne-Rhône-Alpes où les coupes sont moins franches mais dévitalisent le réseau. C’est dramatique pour les artistes, mais surtout pour le public. »
Alexandre Pauze
Le Progrès
15 juillet 2025

Simon Grangeat, collecteur d’histoires
Très prochainement, Simon Grangeat sera édité pour la première fois, aux Solitaires intempestifs. Pourtant, ses textes circulent beaucoup. Ses pièces sont montées et les commandes affluent. Simon Grangeat est un auteur dont on parle. La veine qu’il explore n’y est sans doute pas pour rien. S’il s’est plu un temps à monter avec des amis, dans sa première compagnie, des textes de Daniel Danis ou d’Eugène Durif, il a vite vu que c’était l’écriture qui le mettait en mouvement. Pour chacune de ses créations suivantes, il a nourri ses projets de recherches archivistiques très approfondies. « J’aime tester ces écritures contraintes, répondre à une commande et voir le projet prendre forme au plateau », explique-t-il. Avec Un cœur Moulinex, il interroge une mémoire ouvrière et un territoire, avec Terres closes, les murs placés entre les États, avec Marcher tout droit est un combat, la fratrie et l’engagement. Ce dernier projet sera proposé au jeune public. C’est là) que le Stéphanois aime aussi à puiser son énergie, comme dans cette B.I.P., première banque d’idées positives sur laquelle il vient de travailler plusieurs mois aux côtés de Christian Duchange (compagnie L’Artifice). Un vaste travail de collecte auprès de Dijonnais de tous les âges, devenus grâce à leur « investissement » créatif des actionnaires de la BIP. La saison prochaine, il interrogera la figure du migrant avec Du piment dans les yeux, une pièce nourrie par le récit d’une jeune migrant venu en Europe pour assouvir sa soif de liberté et de connaissance.
Cyrille Planson
Théâtre(s) n°11
automne 2017

SIMON GRANGEAT est auteur, responsable du comité de lecture de La Comédie de Caen, co-rédacteur en chef de la revue La Récolte.
Mon souvenir de l’EAC à l’école : « Lycéen en option théâtre, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs fois Jean-Luc Lagarce et de nouer avec lui une sorte de conversation qui reprenait à chaque fois que nous nous croisions. Je me souviens de sa peine à l’idée de ne pas réussir à produire ses propres textes. Je me souviens aussi de la visite du directeur de la scène nationale, où Jean-Luc Lagarce était artiste associé, affirmant devant nos jeunes têtes crédules qu’il n’y avait plus d’écriture contemporaine, que la littérature théâtrale s’était arrêtée avec Koltès. J’imagine aujourd’hui les manuscrits de Lagarce s’empilant poussiéreux sur son bureau – jamais ouverts, toujours remis à plus tard. »
David Rignault : Que signifie être auteur de théâtre aujourd’hui ?
Simon Grangeat : Ce qui pourrait définir une position de l’écrivain de théâtre aujourd’hui, c’est l’interrogation portée dans l’espace entre la littérature et le plateau, l’endroit de frictions entre la langue, la dramaturgie et la scène. En tant que lecteur, les œuvres me touchent plus, me déplacent, lorsque les écrivains et les écrivaines n’ont pas la double fonction d’écriture et de mise en scène ; quand le texte ne porte pas en lui-même des réponses dont la scène aurait besoin, mais qu’au contraire il questionne, complexifie, décale l’endroit de la représentation. C’est à mon sens à cet endroit que naissent les œuvres les plus pertinentes aujourd’hui.
David Rignault : Comment définiriez-vous la littérature dramatique jeunesse ?
Simon Grangeat : La première image qui me vient serait celle d’un vieux continent paradoxalement toujours secret. Depuis plus de trente ans, on observe un mouvement continu d’écriture théâtrale en direction de la jeunesse, mouvement qui a produit des œuvres clés et constitue à présent un véritable répertoire. Mais ce répertoire est comme ignoré à la fois des équipes de création et des équipes enseignantes. Ces dernières partagent beaucoup de littérature avec leurs classes, mais en passant souvent à côté des œuvres théâtrales, par ignorance. Il en est de même des praticiens de théâtre, qui vont en permanence écrire ou faire écrire des textes, sans avoir la connaissance de ce qui a déjà été écrit et qui pourrait encore être monté. Pour moi, cette littérature est une perpétuelle endormie. Elle regorge de trésors, inconnus à la fois des lecteurs et des praticiens. C’est pour cela que je m’attache à créer des dispositifs qui visent simplement à faire lire l’existant, à faire lire du théâtre. Que les œuvres circulent. D’autant plus que lorsqu’on amène ces pièces dans les classes, les élèves, leurs enseignantes et leurs enseignants, rencontrent immédiatement les œuvres. Tout le monde est ensuite persuadé par le potentiel pédagogique, artistique et sensible que contient cette littérature. C’est souvent la même chose qui se produit lorsque les équipes de création découvrent les pièces, sans pour autant que le mouvement s’inverse de ré-écriture permanente… Comme une course folle à la surproduction…
David Rignault : Pouvez-vous nous présenter ces dispositifs que vous évoquez ? Le prix Collidram au niveau national et le prix Kamari dans la Loire ?
Simon Grangeat : Ces deux dispositifs sont portés par le collectif déFriche. Le prix Collidram vise à faire découvrir la littérature dramatique jeunesse à des élèves de collège : environ 60 classes réparties sur tout le territoire national. On part de l’idée que le texte existe en tant qu’œuvre d’art, que la rencontre entre un individu et une œuvre d’art crée quelque chose qu’on ne peut présupposer. Le projet est donc de faire découvrir aux élèves une littérature qui leur est adressée, mais sur laquelle il n’y a pas d’expertise adulte préalable. C’est ensemble que les artistes, les enseignants et les élèves partent à l’aventure de la découverte du texte. La clef de voûte du projet, c’est l’argumentation positive. Les élèves vont collectivement, classe par classe, puis délégué par délégué se mettre d’accord sur un lauréat à choisir. Ce lauréat n’est pas issu d’un vote à main levée mais d’un processus argumentatif où seul le positif compte. Il s’agit de donner confiance aux élèves pour qu’ils aillent chercher, dans leur ressenti de lecteurs ou de lectrices, à la fois des choses intellectuelles, structurées et des choses très émotionnelles et très intimes. Il s’agit de leur donner confiance dans le fait qu’ils sont capables de faire émerger les textes qui sont les plus importants pour eux et pas forcément les plus séduisants.
Le prix Kamari est inspiré du modèle de Collidram et d’une expérience que j’ai pu mener, il y a de cela quinze ans, avec le premier degré, sur les pentes de la Croix-Rousse. J’ai parlé de cette aventure passée avec Jean-François Ruiz, le directeur du Centre Culturel de la Ricamarie. Le projet l’a beaucoup intéressé et nous avons décidé de nous focaliser sur le cycle 3. Nous avons d’abord expérimenté ce prix avec des classes de La Ricamarie ; nous avons ensuite inclus des classes de L’Horme et à présent tout le département de la Loire est concerné. Il s’agit d’un projet ambitieux où sont associés de nombreux partenaires autour des structures culturelles.
David Rignault : En quoi avons-nous affaire, au travers de cette découverte du texte dramatique, à un travail qui dépasse le cadre d’une simple lecture ?
Simon Grangeat : Il ne s’agit effectivement pas juste de lancer un texte dans la classe et puis de revenir en fin d’année en disant : « Alors qu’en avez-vous pensé ? » Il y a un processus d’accompagnement à la lecture et de découverte, pour tout le monde, de la littérature théâtrale avec un artiste intervenant. Ce dernier a une posture un peu singulière parce qu’il intervient en tant que dramaturge et artiste (dramaturge en tant qu’analyste du texte, premier lecteur). Il articule ainsi la pratique théâtrale à la lecture, de manière à ce que les élèves saisissent bien les particularités de la littérature théâtrale qui se lit et qui se joue, ou qui se lit et qui se regarde jouer. Il s’agit d’une lecture accompagnée dont les moteurs sont les comités de lecture, au début et à la fin du projet, toujours en présence de cet artiste intervenant qui vient accompagner et structurer la lecture des textes.
David Rignault : Vous avez reçu le prix Collidram en 2019 avec du Piment dans les yeux. Comment avez-vous vécu cette expérience en tant qu’auteur ?
Simon Grangeat : J’ai pu constater, en tant qu’auteur, combien le dispositif formait de véritables lecteurs. Les textes lauréats de ce type de prix sont ceux par lesquels les élèves sont le plus entrés dans le cœur de la machine littéraire. Mais, encore une fois, pas uniquement intellectuellement. Il ne s’agit pas de produire des analyses brillantes des textes. Il s’agit de rendre compte de la manière dont le texte a rencontré une intimité et d’être capable de l’exprimer. Et c’est un choc quand on se promène dans les classes à la rencontre de ces lecteurs et de ces lectrices-là. Ils rentrent vraiment au cœur de la dramaturgie, au cœur de la langue, au cœur des problématiques. Et quelque part, ils demandent des comptes, ensuite. Ils avaient des choses à me dire sur le texte : « Tu dis ça. Moi, je pense ça. Pourquoi tu as fait ça comme ça ? On a vu que tu avais fait ça comme ça. Est-ce que tu as fait exprès ? » Ce n’est pas souvent qu’on rencontre des lecteurs ou lectrices qui vont aussi loin dans la lecture. Et puis je suis ressorti de cette tournée Collidram avec plein de cadeaux : un dessin ici, une écriture là, un petit discours qui rend compte de la lecture, la scène qui est lue parce que ça déborde et qu’il faut la lire, parfois la jouer. Quand je suis allé à la Réunion, les élèves ont su – par je ne sais quelle interview que j’avais faite – que le maloya me touchait énormément. En fin de rencontre, ils m’ont joué le maloya qu’ils savaient jouer entre eux. S’en est suivie une discussion sur le créole et leur rapport à cette langue qu’eux-mêmes dévalorisaient. Je suis ressorti de ces rencontres avec au moins deux ans d’écriture devant moi ! Avec encore plus de nécessité d’écrire pour ces jeunes ! Aujourd’hui encore, je suis habité par ces rencontres, je vois ces gamins et je sais qu’ils sont maintenant dans mes textes.
Entretien avec David Rignault
revue Art’Ure
juillet 2021

Actuellement en résidence à la Ricamarie, commune qui donne une place toute particulière à la culture, Simon Grangeat que l’on connaît pour son travail théâtral fort et engagé, n’a pas dit son dernier mot face au confinement. Il nous raconte ce qu’il a entrepris avec les élèves du collège Jules Vallès, ainsi que son sentiment sur le temps singulier que nous traversons !
Peux-tu te présenter et résumer en quelques mots ton parcours ?
Je suis auteur de théâtre. Mon travail commence aux frontières du théâtre documentaire (T.I.N.A.– une brève histoire de la crise démonte la crise des subprimes ; Un Cœur Moulinex retrace l’histoire de l’industrie puis de la désindustrialisation en France ; Terres closes se promène le long des murs érigés entre les États…). Depuis plusieurs années, je m’éloigne un peu de ce processus strictement documentaire pour inventer des histoires, créer des personnages qui s’ancrent dans le réel, mais qui suivent leur propre logique « fictionnelle » (Du Piment dans les yeux croise le parcours d’un jeune homme traversant l’Afrique pour continuer ses études et d’une jeune femme qui fuit la guerre qui dévaste son pays ; Comme si nous… mène l’enquête sur une disparition d’enfants dans le massif de la Chartreuse ; Brouillard interroge les enfances maltraitées). Mes textes ont pour la plupart une adresse adolescente, même si je reste vigilant au fait qu’ils puissent toucher tout le monde.
Tu es en résidence à la Ricamarie et interviens au Collège Jules Vallès.En quoi consiste cette résidence et ce projet ?
Ma présence au sein du collège Jules Vallès trouve son origine dans un projet plus large que nous développons depuis trois ans avec le Centre culturel de La Ricamarie ainsi qu’avec les théâtres de L’Horme, de Montbrison et de Roanne. Depuis trois ans, les élèves de CM1, CM2 et sixième peuvent participer au prix Kamari, prix de littérature théâtrale d’aujourd’hui. Ils lisent trois pièces par an, des pièces encore inédites, accompagnés par des artistes intervenants. À l’issue de ces lectures, des comités de lecture prennent place dans chacune des classes, au cours desquels les élèves argumentent pour défendre le texte qu’ils préfèrent. Ce processus de sélection se répète dans les classes, puis dans chaque théâtre, puis pour le prix départemental. L’une des « récompenses » de ce prix sera une résidence de création, proposée à l’auteur ou à l’autrice lauréate. C’est dans ce cadre que j’expérimente la résidence au collège Jules Vallès, avant d’ouvrir le dispositif aux lauréats choisis par les élèves.
Concrètement, une résidence de création consiste à inviter (et à rémunérer) un auteur ou une autrice, pour s’installer au collège, y écrire un texte personnel et en parallèle rencontrer et faire écrire les élèves. Il s’agit autant d’un moment de pratique artistique pour les élèves que du partage du quotidien d’un ou d’une artiste au travail. Se rendre compte du travail. Entendre les questions qu’il ou elle se pose. Prendre part à ses interrogations. Tenter des réponses collectives…
Pourquoi est-ce important pour toi d’être dans l’action dans ce moment si insolite ?
Les premiers jours de ma présence au collège étaient un peu irréels. Tout était tellement à l’arrêt que continuer à vivre et à travailler normalement avait un côté décalé, un peu dérangeant même. Pour autant, personne n’a jamais émis le moindre doute quant à la nécessité de maintenir la résidence, tant que les conditions sanitaires nous l’autorisaient. Les liens entre les établissements scolaires et les théâtres sont anciens. Les liens entre les artistes, les enseignants, les enseignantes et les élèves aussi. Pour autant, je crois que tous ces réseaux tissés années après années sont extrêmement fragiles. Les scientifiques racontent que l’être humain s’habitue à la disparition des espèces, que notre corps ne se souvient pas qu’il n’y a plus tel insecte dans les airs ou tel oiseau chantant autour de nous. Ce serait l’une des raisons rationnelle pour comprendre l’inertie humaine face au bouleversement climatique : l’effacement de notre mémoire de ce qui n’est plus. Je pense qu’il en est un peu de même pour la présence des artistes dans la cité. Il est donc pour moi primordial que le lien et le sens de notre présence ne se perdent pas, malgré les circonstances. Au contraire, même.
De manière plus générale, comment vis-tu ce moment et quel impact a-t-il sur ton métier ?
Les auteurs et les autrices que je côtoie sont dans des situations paradoxales. Évidemment, la raison d’être de notre écriture est le passage à la scène. En cela, la fermeture des théâtres ferme tous les horizons, à court et moyen terme (la désorganisation totale des calendriers en place depuis le mois de mars dernier se fera sentir pendant des années encore…). Pour autant, nous ne sommes pas empêchés d’écrire – au contraire peut-être, puisqu’ayant moins de contraintes extérieures, nous nous trouvons avec plus de temps… Il y a donc des pièces qui s’écrivent ! Le problème va apparaître plus tard, encore une fois, lorsque les spectacles du printemps ont été reportés à l’automne, ceux de l’automne à l’hiver, au printemps… Cela déstabilise l’ensemble de l’écosystème culturel et le choc risque d’être très violent, s’étirant là encore sur plusieurs années.
La culture doit-elle se réinventer selon toi ou est-ce à l’état de mieux la soutenir ?
Les artistes ne cessent de se réinventer, d’expérimenter, de tenter des pas de côté. Les structures culturelles (théâtres, institutions, partenaires divers et variés) sont plus souples que ce qu’on veut bien sous-entendre. Elles aussi tentent, de leur côté et avec leurs logiques propres, d’accompagner les mouvements, d’inventer de nouvelles propositions, de nouveaux dispositifs… C’est ce commun qu’il faut mettre en avant parce qu’il est porteur d’avenir, d’imprévus et de la joie des aventures qu’il nous reste à inventer. Pour le reste, l’État est dans un moment historique où même le mot culture n’est plus prononcé à l’occasion des discours présidentiels… C’est assez signifiant comme cela et ne peut que nous encourager à demeurer du côté de la puissance d’agir, de ce qui fait nos raisons d’être.
Que prévois-tu après cette résidence et où pourra-t-on te découvrir si tout se déroule « normalement » ?
À partir du mois de janvier, je vais mener un projet à la frontière espagnole autour de La Jonquière et de la vie des adolescents voisins de ce « Las Vegas » européen. Je continue aussi un travail au long cours sur l’enfance maltraitée qui va me mener à rencontrer des jeunes placés par la justice dans des Maisons de l’Enfance à Caractère Social. Par ailleurs, je suis également responsable du comité de lecture de la Comédie de Caen et continuerai donc mes actions là-bas. Nous allons notamment nous atteler à la construction du troisième volume de la revue La Récolte, revue annuelle des écritures théâtrales d’aujourd’hui, portée par huit comités de lecture (et que vous pouvez trouver dans toutes les bonnes librairies !). Vous pouvez également découvrir mon travail dans les librairies (Du Piment dans les yeux et Comme si nous sont publiés aux éditions Les Solitaires intempestifs) en attendant que les théâtres ne soient autorisés à rouvrir !
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