A nos chers disparus – Étienne Gruillot

À l’occasion de la création de Comme si nous… L’assemblée des clairières, Christian Duchange a demandé à Étienne Gruillot, philosophe et compagnon de longue date de la compagnie L’Artifice, de réfléchir à nos côtés autour des problématiques posées par la pièce. Voici les réflexions qu’il a bien voulu nous confier.


La disparition s’annonce d’abord comme une figure de l’échec : pire que tout, pire que la mort surtout. Disparaître, c’est mourir beaucoup. On appelle les morts « nos chers disparus », mais la disparition n’est pas une métaphore de la mort, c’est même tout l’inverse : la mort est comme une disparition, en moins grave ; avec les morts au moins, on sait. Politesse des cadavres : les morts se voient, les morts se touchent, les morts s’expliquent, mais les disparus, eux, n’ont rien à nous dire. Du coup, on ne sait pas où les mettre ! Et pas mèche de savoir s’ils sont vivants ou morts ! Et nos questions, ne se laissant plus convertir en problèmes, s’autorisent tous les fantasmes : accident ? fugue ? enlèvement ? meurtre ?  Étonnamment, quand aucune preuve n’atteste de la mort, le droit la décrète, à l’usure : « Portés disparus ». Le concept juridique de disparition proclame « le décès de tout français dans des circonstances de nature à mettre sa vie en danger, lorsque son corps n’a pu être retrouvé » (art 88). C’est que toute disparition est à la fois mystérieuse et scandaleuse pour nos sociétés de transparence, de surveillance et de “communication” : à l’heure de la traçabilité triomphante, nos disparus sont désespérément invisibles et injoignables. La disparition suspend l’existence, qui flotte désormais entre la vie et la mort, entre l’espérance et le deuil, en proie à une attente perpétuelle minée par la folie de l’irreprésentable…

Traditionnellement pourtant, la disparition fut longtemps appréhendée comme un événement féerique, la trace même du merveilleux. Annonce même de l’événement grandiose… Mythes antiques, épopées médiévales, contes et légendes modernes mêlent le surnaturel au réel et déjouent nos attentes rationnelles en multipliant apparitions et disparitions extraordinaires : les deux se mélangent dans les fascinantes métamorphoses où la disparition annonce et solde une réapparition... Dès lors, tout disparu pourrait être réapparu sous une autre forme, derrière laquelle -comme sous un masque- il passe inaperçu : on ne reconnaît pas la chenille sous le papillon, et l’on peine à retrouver l’enfant sous les traits de l’adolescent qui “ne se ressemble guère” et ne nous ressemble plus : mais pourquoi faudrait-il qu’on se ressemble ? Rappelons-nous ce bel éloge de la fuite que Gide adresse à Nathanaël dans Les nourritures terrestres : « ne demeure pas auprès de ce qui te ressemble ; ne demeure jamais, Nathanaël. Dès qu’un environ a pris ta ressemblance, ou que toi tu t’es fait semblable à l’environ, il n’est plus pour toi profitable. Il te faut le quitter. Rien n’est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé. » Aussi, la disparition qui ouvre une brèche existentielle peut être désirée comme une désertion salutaire, comme un premier moment de libération. Où sont donc passés nos enfants ? Ils sont partis, pardi ! La liberté est à ce prix : il faut s’effacer, “se barrer”du monde des adultes qui suent si souvent la résignation, la dispute et l’ennui. Les enfants ont assez d’imagination pour s’inventer un monde à eux et trouver à rouvrir la petite porte des possibles : « on ne franchit jamais qu’une porte à sa taille », dit Lacan en réfléchissant sur Alice au Pays des merveilles

Il est inévitable, alors, que parents et enfants se “perdent de vue” pendant l’adolescence ; ce pourquoi le pédopsychiatre Winnicott caractérisait cette période par la métaphore du “pot au noir. L’expression apparaît au 19ès avec le jeu de colin-maillard : les yeux bandés, on se retrouve dans le “pot au noir” quand on ne voit plus rien et risque de se cogner, de se faire mal ; par extension, le pot au noir désigne encore cet espace de navigation intertropical dans lequel « on ne sait pas de quel côté le vent va tourner, ni s’il va y avoir du vent ». Telle apparaît la déroute adolescente : « La dynamique du processus d’adolescence est frappée d’instabilité, c’est “le pot au noir”, passage obligé où l’évolution physiologique irrémédiable se conjugue avec des fluctuations psychoaffectives chaotiques et imprévisibles. » La pente de la facilité reconduirait volontiers les enfants vers la vallée peuplée des hommes ; mais le défi de la liberté les ramènera toujours à la forêt mystérieuse et touffue de l’aventure. D’ailleurs, dans la tradition orale rapportée par Perrault, ce sont bien des parents qui avaient voulu perdre leurs enfants dans la forêt ; rien d’étonnant à ce que nos Petit Poucet y retournent un jour : ‘fallait pas commencer !…

Mais les chemins de traverse hantent aussi les adultes : sait-on bien que 50000 personnes disparaissent en France chaque année, et que 5 à 10000 d’entre elles le font volontairement ? Souvent sur une impulsion brusque, violente, irrépressible, comme par un réflexe de survie. Ailleurs, comme au Japon, c’est le sens de l’honneur qui fait disparaître 100000 personnes par an (hormis un petit tiers de suicidaires avérés, les autres grossissent l’immense cortège des fameux « évaporés » disparus sans laisser de traces)… C’est dire que la fugue n’a rien d’un enfantillage : les enfants obéissants restent là. Il faut être grand pour désobéir, et fort dans sa tête pour s’arracher à ce qu’on aime, sa chère Ithaque ou son petit Liré. « Faut-il partir ? Rester ? », demande Baudelaire au terme de son Voyage. Rien de plus simple que de continuer à suivre le mouvement rectiligne uniforme de sa vie : il suffit d’obéir à la loi d’inertie des physiciens ! Mais celui qui a entrevu, même en un éclair, la possibilité de la dernière fois pour sortir du système de sa vie, celle de la première fois pour devenir le pionnier de son existence ; celui qui a une seule fois éprouvé la tentation de tout quitter sans rien emporter, celui-là sait où sont les lâches. Il sait comment on peut aimer, et se laisser aimer, et faire semblant d’aimer par faiblesse…

Alors, où sont passés nos enfants ? Là où est passée notre enfance : dans le trésor de nos souvenirs ! À l’image du bon vieux temps passé, l’enfance ne se retrouve pas (on peut -hélas- “retomber en enfance”, mais on ne s’y retrouve jamais). Comme tout ce qu’on a aimé, on n’aperçoit son enfance qu’après-coup, quand elle a… disparu. Mais il fallait bien en sortir : car enfin, ce qu’on sort de l’enfance quand on sort de l’enfance, c’est l’adulte ! Grandir, c’est métaboliser son enfance  qui s’abolit et s’accomplit en chacun d’entre nous. Winnicott aimait encore à dire que pour l’enfant, « se cacher est un plaisir, mais ne pas être trouvé est une catastrophe ». L’enfance ne disparaît jamais totalement, et si elle n’est plus comme un objet posé devant les yeux, chacun peut la retrouver en lui, dans sa faculté de rêver, de jouer et de créer, de s’interroger, de surprendre et d’être étonné, de s’enthousiasmer. Se savoir fragile et y croire encore…

L’enfance ne disparaît jamais : cherchons mieux.