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Le Cabaret des humiliés

« Il est insupportable de constater que la liberté de penser
s’arrête là où commence le droit du travail »

Laurence Parisot – Assemblée générale du MEDEF 18 janvier 2005

Le Cabaret des humiliés est une réaction artistique aux nombreuses « réformes » sociales et politiques que nous vivions / subissions depuis le tournant néo-libéral du début de notre siècle.
Une tentative pour reprendre la parole – avec nos propres moyens que sont les mots, la scène, le son.
Parce qu’à force de ne pas avoir « lu les textes », de ne pas avoir « compris les propositions », de ne pas avoir « intégré l’ampleur de la situation » ou d’avoir « manqué de pédagogie », j’ai eu envie de tenter une réappropriation théâtrale de ce discours officiel et d’offrir des sujets d’actualité immédiate à la scène.

Comme son nom l’indique, le Cabaret des humiliés est composé de différentes séquences, brefs épisodes alternant et confrontant théâtre, marionnettes et chansons.


Le Cabaret des humiliés a été créé en 2006 par le collectif Traversant 3, mise en scène par Simon Grangeat.

L’écriture

Lire la pièce

Prologue

Le chœur. –
Bienvenue cher public ! Voyez donc notre scène :
Matériau de fortune, bric-à-brac d’un euro,
Tout cela assemblé pour la très belle cause :
Vous offrir ce soir quelques farces sociales.
Parce qu’une petite troupe, misérable fourmi
Bousier, crevure, rien, à peine subventionnée,
S’est lancée le défi, ô combien difficile,
De faire rire, où d’ordinaire on pleure !
Attention cependant : ne cherchez pas chez nous
D’éclatantes mises à nues, sublimes révélations
Nous sommes des bouffons et non des enquêteurs.
Nous n’avons pas non plus parmi notre attirail
De lendemains qui chantent, de solutions finales.
Nous sommes des bouffons, pas des prédicateurs.
Quant à ceux qui aimeraient trouver en ce repaire
Des leçons de mieux vivre, une morale pour dehors :
Nous sommes des bouffons, pas des éducateurs.
Mais nous pouvons par contre assurer le spectacle !
Nous avons pour cela certaines bêtes immondes.
Dehors, vous les craignez – bien normal, ils sont forts –
Et s’ils n’ont pas raison, la loi vous donne tort !
Vous les connaissez tous, j’en commence la liste :
Vous aurez sous les yeux des gens de la police ;
Inspecteur, simple flic ou bien BAC, terrible !
Leurs histoires sont vraies, ce soir, vous les aimerez.
Il y aura aussi nos vedettes adorées
Adeptes des plateaux, favoris des micros
« Moi, monsieur, je ne fais pas du bruit qu’avec ma bouche ! »
Ce soir, sans fard et sans mensonges : les politiques.
Et puis pour aller vite, vous aurez pêle-mêle
Journalistes, critiques, banquiers, vieillards,
Entrepreneurs, mendiants, boursicoteurs, arabes,
Hommes ordinaires accompagnés de leurs épouses
Des musiciens aussi, regardez : ils sont laids !
Enfin, clou du spectacle, nous avons convoqué
Un véritable grand, une étoile, une star
Qui dénouera pour vous les mystères du monde.
Il commence ce soir, à lui d’ouvrir le bal –
Mesdames et messieurs : le professeur d’économie.


Première leçon d’économie
Lever de drapeau

Le Professeur d’économie
Musiciens de batterie-fanfare
Trois Responsables

Le Professeur d’économie. – Première leçon d’économie : comment la mondialisation permet de lutter efficacement contre le repli nationaliste et la petitesse chauvine ou : hissons bien haut les nouvelles couleurs de nos nations unies. Démonstration : trois responsables, un hymne. Musique !
Les musiciens s’approchent à l’avant-scène, postures guindées du musicien de batterie-fanfare municipale. Sur un hymne pompeux, trois Responsables procèdent au lever d’un drapeau. Une fois déplié, on s’aperçoit que c’est un immense billet de banque qui flotte au dessus du plateau. Il restera en place tout au long de la représentation.


Le Prophète

Dans notre monde sans repère
Où tout se vaut, tout est permis
Y a plus de morale, y a tout qui se perd
Comment tu veux sauver ta vie ?

Le ciel est vide, l’enfer désert
Un homme égale une crevette ?
À ceux qui cherchent la lumière,
Voici venir le Prophète !


Le Prophète, tenant un seau à la main
Le Prophète. – L’univers entier n’est qu’un sac merdeux. La Terre : une énorme bouse dans laquelle l’Homme se vautre avec délectation. L’océan, les prés, les fleuves, les montagnes ne sont que d’immondes égouts nauséabonds déguisés pour mieux se faire oublier. Même les étoiles ne sont là que pour détourner ton regard quand tu marches le soir en serrant contre toi la dernière fille qui t’a dit oui, et mieux te faire oublier qu’à l’instant, tu viens de vous éclabousser tous les deux des éclats d’un gigantesque étron lâché-là tout pour toi. Et celui qui croit se protéger en marchant tête en bas, regard vissé sur ses deux pieds, slalomant tout content de crotte en crotte, celui-là n’est qu’un niais incapable même de sentir sur son crâne tomber les mille fientes bombardées minute après minute par les pigeons et autres canards de merde.
Croyez-moi : mieux vaut ouvrir les yeux et contempler fermement le monde. De toutes parts, la merde s’impose à l’Homme. Dans ses cités crasse comme dans ses résidences grand standing, des kilomètres et des kilomètres de tuyaux s’encombrent jour après jour de toujours plus de merde ‑ marées de merde, pluies de merde, tornades de merde… Les entrepôts regorgent de merde, les magasins ploient sous son poids, les assiettes empestent la merde, les télévisions débordent et les esprits se laissent emplir comme de gentils récipients condescendants. Tout, jusqu’aux regards, va bientôt se teinter d’une opacité toute merdique.
Croyez-moi, il est trop tard. Plus rien ne pourra être fait. L’Histoire est close. L’Histoire est morte, étouffée sous la fétide masse. Suivez-moi. Puisque nous ne pouvons plus rien changer, il faut maintenant apprendre à adorer la merde, adorons cette merde victorieuse, adorons-la.
Il plonge ses deux mains dans le seau et commence à s’empiffrer des excréments qu’il contient.


À la banque

Toi t’es à sec, t’as plus une thune
Tu bouffes tes ongles en apéro
Mais tous les jours tu vois là-haut
Ceux qui se font exploser la fortune
Alors tu veux quitter les branques
Et tenter le tout pour le tout
Au moins une fois, faire un grand coup !
Tu paries ? Ça marche ! À la banque.

Elle
Lui

Lui. – On va à la banque.
Elle. – Ouais, on va à la banque !
Lui. – On prend pas rendez-vous, mais on va quand même à la banque !
Elle. – Ouais, on prend pas rendez-vous !
Lui. – On se pointe à cinq heures, juste avant la fermeture.
Elle. – Ouais, à cinq heures !
Lui. – Comme ça, on les fait bien chier.
Elle. – Ouais, on les fait bien chier !
Lui. – On entre dans le bureau du directeur. Il y a la secrétaire qui nous court après. Nous, même pas on la regarde.
Elle. – Ouais, elle nous court après, comme un petit chien. Nous, on la regarde pas !
Lui. – Après, on voit le directeur. On lui dit : « salut pignouf, tu te rappelles de nous ? »
Elle. – Ouais, on dit : « salut pignouf ! »
Lui. – « C’est nous que tu arnaques depuis des lustres. »
Elle. – « Ouais, tu nous arnaques ! »
Lui. – « Ben maintenant tu peux te le fourrer où je pense ton pognon, parce que nous, maintenant, on est riche ! »
Elle. – Ouais, on est riche !
Lui. – Et puis je pisse sur ses dossiers.
Elle. – Ouais, tu pisses sur ses dossiers et sur ses godasses aussi. T’oublieras pas ses godasses.
Lui. – Ah ouais, faudra pas que j’oublie ses godasses : à quinze mille balles, ce serait trop con !
Elle. – Ouais, ce serait trop con !
Lui. – Après on sort tranquillement. On repasse devant la secrétaire. Et on est dans la rue.
Elle. – Ouais, on repasse devant la secrétaire. Et le petit chien, il fait : ahu… ahu…
Ils soupirent tous les deux et se regardent, soulagés.


Pour découvrir le texte intégral, vous pouvez en faire la demande ici.

En images

création par le collectif Traversant 3

Autour de la pièce