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Approches dramaturgiques, par Christophe Sauvion

A l’automne 2023, Christophe Sauvion, metteur en scène de la compagnie Grizzli, crée Pour la mare – version première de La Mare à sorcières. Voici un extrait de ses notes dramaturgiques, en préparation à une création marionnettique pour machines et comédiens.


Il était une fois deux enfants. Pierre vit en campagne, à la ferme. Nina, citadine, change souvent de maison et arrive sur ce coin de terre. Ils se rencontrent et échangent sur leurs manières divergentes d’appréhender le monde. Pierre vit au contact de la nature qu’il observe avec passion. Il se revendique comme un scientifique qui doit savoir nommer les insectes et regarder vraiment bien parce que regarder, ça s’apprend et que quand tu sais regarder, tu changes. Nina, conquérante impertinente, envisage la campagne comme un terrain d’aventure et veut explorer la forêt voisine, projet risqué selon Pierre qui cherche à tempérer cette témérité. Il tente d’effrayer la jeune fille en jouant sur les croyances et les superstitions qui entourent la mare aux sorcières. Nina lui rétorque : J’ai juste vu une mare. J’ai des yeux. J’ai regardé. C’est une mare.
Lorsque Nina rapporte de son exploration dans la forêt l’existence d’un chantier qui menace la mare et ses entourages, les perceptions des deux enfants vont s’inverser, les approches divergentes de leur rapport au monde disparaître et se commuer en une cause supérieure pour sauver la mare. À grands coups de dessins et de moyens rudimentaires, les deux enfants se lancent alors dans un combat contre les ouvriers et leurs machines. Lors d’une expédition nocturne au cours de laquelle ils veulent mettre les engins de chantier hors d’état de nuire, ils sont pris en flagrant délit par les gendarmes et se réfugient au creux d’un arbre.
S’ensuit une scène fantasmagorique où des visions sabbatiques et mythologiques s’enchaînent dans une atmosphère apocalyptique au terme de laquelle toute menace semble avoir disparu : le lieu est intact et les enfants sont retrouvés endormis, serrés dans le creux d’un arbre.

Une double énonciation

La première scène du texte de Simon Grangeat pose d’emblée la double énonciation de l’écriture. Bien qu’écrite au présent, les voix des deux enfants qu’elle porte se font entendre après l’histoire qu’ils ont vécue. Mais ça, au début, on sait pas révèle Nina. Elle et Pierre semblent nous raconter leur rencontre à l’instant où elle a lieu, alors qu’en définitive elle se situe dans un passé révolu. La dernière phrase de Nina de cette scène initiale – Ce qui fait que quand je me suis retrouvée toute seule ici… – lance l’histoire des deux personnages. Au terme de leur aventure, l’écriture boucle la boucle de la narration par une référence passée : « Il paraît qu’on nous a retrouvés dans la soirée, tous les deux, accroupis, serrés dans le creux d’un arbre, avant d’ouvrir un nouveau présent écrit au futur : mais il faudra que tu l’apprennes. Que tu l’apprennes à quelqu’un, je veux dire. Qu’il ne s’oublie jamais ce chant. »
La construction dramaturgique de cette double entrée alternant paroles narrative et dialoguée, associée à des ruptures de temps, brouille les temporalités de l’histoire et résonne avec l’interpénétration permanente du rêve et de la réalité perçue par les personnages. Elle offre au lecteur à la fois une immersion dans l’action et une mise à distance de l’histoire. Elle lui permet également, dans un premier temps, de comprendre que les enfants ont dépassé leurs épreuves et, dans un second temps, d’être tenu en haleine par l’enchaînement des péripéties qu’ils ont traversées.
L’alternance des voix narratives et dialoguées offre une variation des adresses du texte qui oscillent entre discours direct des dialogues des personnages et pensées intimes des personnages, comme autant de monologues intérieurs ou de commentaires et d’introspections confiées aux spectateurs.

Un conte initiatique

En voulant sauver la mare et la forêt qui l’entoure, Pierre et Nina endossent les rôles de super-héros au service d’une cause noble. Pris dans leur jeu et leur imaginaire, l’espace réel de cet espace naturel va progressivement se parer de tous les attributs merveilleux du conte. Cette emprise de l’imaginaire sur le réel trouve son écho dans l’inversion des manières d’appréhender la mare. Après l’avoir présentée comme un univers merveilleux – une mare à sorcières –, Pierre l’envisage comme un sujet d’étude scientifique dans la continuité de son étude concrète de la nature qu’il nomme et répertorie – Je suis un scientifique – pour contrer ce qu’il pense être la crédulité de Nina. La jeune fille fait le chemin inverse en laissant libre cours à son imagination qui perçoit dans l’eau, « une ombre gigantesque qui se faufile dans la vase, comme la silhouette d’une femme qui nagerait sans jamais remonter à la surface. Une espèce de sorcière de l’eau »… après avoir initialement affirmé que ce n’était qu’une mare : « Moi, j’ai juste vu une mare. J’ai des yeux. J’ai regardé. C’est une mare. »
Forts de cette mission auto-proclamée et nourris de leur imaginaire, les enfants vont affronter les forces du mal dans un combat chevaleresque contre les hommes et leurs machines qui détruisent l’ordre naturel : le combat de David contre Goliath revisité dans l’opposition ancestrale nature-culture. Par leur expédition nocturne pour détruire le chantier, Pierre et Nina transgressent l’ordre établi et conjurent leurs peurs. Le lieu fantasmé de la mare cristallise cet appel à s’affranchir des adultes et de l’enfance. Leur bravoure imaginaire s’apparente à un rituel initiatique. En faisant ce qui ne se fait pas et en disant ce qui ne se dit pas, les deux personnages accomplissent un rituel d’inversion au terme duquel ils seront transformés. Au fil des péripéties qu’ils affrontent, Pierre va changer son mode appréhension du monde au contact de Nina. Son esprit scientifique campagne va se teinter de doutes et de peur sous l’influence de Nina, esprit libre et aventurier, qui apporte au jeune garçon ses connaissances sur la nature.
La scène fantasmagorique au creux de l’arbre – un sabbat de sorcières où se mêlent visions allégoriques et figures mythologiques – est à la fois un rite d’inversion sacrilège symbolique et une métaphore de la transformation violente que constitue la métamorphose de l’enfant qui accède à la compréhension du monde et des hommes. La traversée du bois s’apparente alors au rituel initiatique des jeunes adolescents dans certaines tribus africaines qui, coupés du monde pendant quelques jours, sortiront métamorphosés et prêts à entrer dans la vie adulte.
Nina ponctue ce passage par une double révélation : « Si je change tout le temps de maison, c’est parce qu’on me déplace toujours sans me demander mon avis – seulement maintenant, moi, je veux pas repartir. Je veux essayer d’être ici. D’habiter ici. Je t’aime bien. »
Les adultes quant à eux semblent absents de la vie de Pierre et Nina. Si dans la version de La Mare à sorcières, la grand-mère qui accueille la jeune fille revêt un rôle important dans l’accompagnement et l’éducation de la jeune fille, les parents des deux protagonistes n’existent pas en tant que personnages agissants. Associé aux engins de chantier, le monde adulte se présente sous la forme de démolisseurs au sens propre – ils menacent la mare et le bois – et indirectement au sens figuré puisque Pierre et Nina sortiront transformés de leur affrontement avec eux.

Une fable écologique

C’est en explorant la forêt que Nina rapporte à Pierre ce qu’elle a vu : « Une route en terre qui découpe la forêt en deux. Une route en boue avec des grandes marques de pneu de camion. Et puis il y a un grillage qui nous sépare de la mare. Il y a un dessin sur le panneau. Comme une bulle géante avec la forêt dedans. C’est gigantesque ! Il y a des maisons dans la bulle, comme des petits immeubles. Et une piscine. Deux piscines. Et des jeux. Trois piscines. Un toboggan géant. Des gens qui montent des escaliers construits dans les arbres. »
Au-delà du conte initiatique, le texte de Simon Grangeat aborde la thématique de la dégradation de l’environnement, voire de la destruction de la nature, par l’homme. La vision – réelle ou imaginaire ? – décrite par Nina évoque explicitement la construction d’un parc aquatique en lieu et place de la mare ; autant d’images en raccord avec la réalité de certains projets d’urbanisation de nos sociétés modernes. Le lieu d’exploration entomologiste de Pierre passe du statut de terrain de jeu naturel à celui d’espaces de jeux artificiels, fabriqués, préfabriqués.
En conduisant leur expédition nocturne pour détruire le chantier, Pierre et Nina vainquent leurs peurs, enfreignent les lois et, par la force de leur volonté et de leur imaginaire, semblent vouloir faire de cet espace qu’ils veulent protéger une utopie, à l’image des ZAD : « On est des indiens en expédition. Des rebelles vengeurs. »
La question de la nature domptée, domestiquée, asservie pour des besoins fantasmés trouvera nécessairement un écho auprès du jeune public sensible et sensibilisé à ces questions.